Le journal d'Eye-Ollie

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Adieu Narbé : Mècredi 11 Octobre 2017

      Mal dormi, oublié la codéine hier soir. J’aurais mal dormi de toutes façons. Je zappe[1] la douche, envie de rester dans mon jus et laisser mes œils parler. Je savoure trois expressos tassés (Orelli n’a pas capté que le matin j’aime les allongés) et fume royalement ma première sèche[2]sous les premiers rayons du soleil. Chaque matin il me nique trois minutes, je suis obligé de faire durer le p’tit-dèj’ tous les matins un peu plus si je ne veux pas me retrouver à me peler le jonc (to peel one’s junk en rosbif) sans soleil. Ils vont finir par se douter du stratagème. J’écoute au loin un broyeur à végétaux, seul bruit audible dans ce matin d’automne. Je repense aux années folles passées aux Muets[3] avec les frangins Defoort car hier nous étions aux funérailles de Narbé, leur papa. Triste journée. Triste sort. Je suis dans cette catégorie d’âge où tous les trois mois tu te fades une funéraille d’un proche, fait chier.

 

      Le crématorium n’est pas à Vidauban ou à Cuers, déjà un bon point. En regardant sur la carte pour repérer le chemin de la route, TripAdvisor nous fait savoir que c’est un cramatoire quatre étoiles, pas de rate[4] ce site ! Tout se juge par l’appréciation des consommateurs, mêmes les fours crématoires.  Ils ont dû faire un sondage auprès des urnes funéraires : -Et alors vous, vous en êtes content du four de Luynes ? -Oui, très content ! Service rapide, torche au propane flamme bleue, nickel. Cendres minimum, superbe ! Comme si on pouvait comparer des crématoires, comme si on pouvait brûler plusieurs fois… Je le redis : Pas de rate !

Bref, toute la bande est là. Toutes celles et ceux (je pratique l’écriture inclusive[5] depuis longtemps) qui ont connu la dynastie Defoort-Jaquet, et surtout qui aimaient Bernard. L’endroit est grandiose et luxueux. Il me rappelle le funérarium de ma grand’mère aux Pays-Bas : très classe ! Parmi les présents, un paquet de « dreadlocks & Cie. » qui me rappellent les années vendanges. C’étaient les années de l’insouciance. J’ai fait les vendanges huit années, dont au moins cinq chez les Deuf. On fumait des gros tarpés de l’herbe à Jojo et on était convaincus de cueillir plus vite que les autres. A chaque fin de rangée de vignes on était les derniers, et on s’étonnait ! Eux sont restés tels quels, dreadlocks et blague à tabac en cuir. Il y a aussi la famille en costume trois-pièces sombre, très dignes. Si je renaîs dans une autre vie, je me paye un ensemble comme ça, sombre et classe, pour les funérailles. Pour le coup je marque ma différence avec ma crête de punk et mes Crocs Bistrot oranges.

Oui, j’ai oublié de vous dire : j’ai osé. Dans la vie, il y a des occasions à saisir ; lorsqu’en 1986 je partais deux mois en Australie, je me fis raser la tête, à nu. C’était suffisamment loin pour ne pas subir les commentaires de l’entourage habituel. Mais, j’ai toujours rêvé de me faire faire une coupe de punk à la mode London-Seventies. Maintenant que je suis en fauteuil H24, et que je me cague bien des commentaires, je me suis octroyé cette fantaisie. Décoloration totale de tous les cheveux et poils de la tête, puis brosse et teinture en rouge vif de la crête et du bouc. Passé les -Ooh et les -Aah, tout le monde s’accorde à dire que ça me va très bien. La preuve est là, tout simplement. Il y a un seul pote qui s’inscrit en faux[6], et il est homo. Ça me fait chier, parce que les homos ont une sensibilité bien plus accrue pour l’esthétique, et en général un meilleur goût que les hétéros. Mais bon, je me contenterai d’une majorité hétéro statistiquement gagnante. On ne peut pas plaire à tout le monde. Dans cette assemblée funéraire je dénote donc, avec mon punky et mes pneus estra-larges.

 

     Paul m’accueille en pleurs, il est très affecté par la mort de son papa, mais sait combien Bernard et moi nous appréciions et me le rappelle dans une accolade hasardeuse. Pas évident d’embrasser un aandjicapé roulant. Bruno lui est stoïque, droit dans ses bottes (en fait des baskets Nike en croûte de cuir “tendance", mais on s’en branle). Il s’est fadé toute la paperasse et les “démarches administratives”, suite à un accompagnement de son paternel à travers les diverses opérations médicales qui précèdent la fin de vie de bien des défunts. Sacré Chiiz[7] je ne sais pas si j’aurais un tel recul à la mort de mon vieux. Je pense que mes émotions l’emporteront, et puis merde. Assemblée : le croque mort remplit le vide d’un discours inutile, mais -C’est comme ça. A chaque cérémonie funéraire je pense au jour où ce sera moi dans le cercueil. Saloperie d’ambassadeur de la mort, métier de merde ! D’ailleurs, c’est un métier ça ? Marchands de certitude ! Moi je ne veux pas que le mec y parle pour rien dire, ah non ! S’il fait ça, ou se plante dans l’enchaînement musical je compte sur vous (mépoto sklému) pour le virer Manu-Military. Et vous doublez les cartouches de Camping-Gaz dans mon cercueil ! La “musique d’ambiance” démarre. Un solo de guitare saturée découpe l’ambiance pesante en fines tranches. Stupéfaction de la tranche sapée[8] qui s’attendait à un récital d’orgue. Le morceau triste et langoureux est magnifiquement choisi, une sorte de Gary Moore ou un guitar-hero de sa trempe. S’ensuit un Aretha Franklin d’anthologie avec “I say a little prayer for you” qui détend bien l'atmosphère, chapeau-bas à la sélection musicale. Bruno fait un dernier discours à son papa, ému cette fois-ci. Comment ne pas l’être ? Sur un écran passent en boucle quelques photos choisies à la hâte de Narbé sur ses vieux jours et de ces fils. Je regrette de ne pas y voir Madeleine (la maman des poissons) pourtant présente. Mado est une femme adorable avec qui j’ai passé des moments de conversation passionnants. Il y a des gens comme ça, à l’écoute, à qui l’on se confie volontièrement, avec une répartie toujours juste. C’est Mado.

 

       Une photo retient l’attention de tous les convives : celle des trois frères réunis avec feu François. Et là s’ouvre la page des souvenirs pour beaucoup d’entre nous de la génération de Bruno et François : les années Muets. Au lieu de travailler pour passer mon bac, je passais tout mon temps libre là haut à découper des 2CV avec François pour en faire des buggies où il ne restait de la carrosserie que le capot et le pare-brise. Tout le reste était jeté aux orties. Les fauteuils de la deuche à François n’étaient pas fixés, si bien qu’on a perdu Gilles (alias Rabel-la-loose) dans un virage :) LOL pour nous, bobo pour lui. Il est parti dans les bois assis sur son siège, un grand moment ! On montait à la vigie plein tubes, en échappement libre et avec flammes de dragsters. On avait chacun deux roues de secours, de l’essence, des outils… c’était génial : l’aventure tout en faisant de la mécanique. On avait le projet de mettre le moteur à l’arrière et se faire un “vrai” buggy, mais notre temps et nos moyens étaient trop limités. Là il fallait souder, j’en étais pas encore arrivé là. Je redoublais donc ma terminale en dessinant des moteurs, con de cancre que j’étais …(mais je n’ai aucun regret). Je venais d’avoir mon permis, François avait seize ans à tout casser. On avait découvert qu’on pouvait retourner le différentiel de manière à obtenir quatre marches arrière et une marche avant… Mais tous nos projets s’arrêtèrent lorsqu’un laid jour Mado nous annonça que…

François venait de se tuer dans un accident de voiture en Afrique. Un camion…  on ne saura jamais. Dur. Amer.

 

      Aux Muets, dès que Bernard et Mado étaient partis, les "grands" Bruno et François (Paul était encore trop jeune) subtilisaient la Renault 5 pour faire un rodéo à fond la caisse, et finir en dérapage à coups de frein à main sur la pelouse devant la maison. La voiture était clafie de verdure sur la face gauche, le moteur chaud-bouillant, et nous de remettre les mottes d’herbe en place pour que les parents ne s’aperçoivent de rien… Les grands dadets avaient appris avec papy Jaquet qui venait les chercher chaque jour au bout du chemin en retour du collège. Papy leur laissait le volant, ce qui représentait de véritables vacances pour l’embrayage de la Visa[9]. Papy Brossard avait le pied gauche très lourd, on aurait dit que c’était une Visa à boîte automatique tant il faisait fumer l’embrayage !

Aux Muets, chez Narbé, l’interdit était le nectar le plus ultra. On allait fumer en cachette dans le grenier en regardant des revues pornos qui sortaient de leur cachette. Beaucoup d’entre-nous se souviendront du dix-huitième anniversaire de Bruno : personnellement j’ai “fini” dans la baignoire avec un casque sur la tête et arrosé de pastis pur ! Au dehors, certains faisaient un “shampooing” au canapé qui moussait grave… Les nombreuses anecdotes de cette fameuse soirée resteront gravées à jamais dans nos mémoires. Aux Muets, la porte était toujours ouverte pour les copains qui passent. J’y organisais des sessions peinture avec chacun une couleur pour repeindre ma première AMI8 à moquette en gazon de synthèse. A force de bricoler du son, le faisceau électrique prit feu. C’est vrai qu’à l’origine le circuit électrique n’était pas conçu pour alimenter un autoradio, un ampli-égaliseur[10] et aussi une CB[11]… La maison des Deuf, c’était synonyme de famille, grandes tablées, goûters (chose inconnue chez les écoliers hollandais), campagne, chiens, liberté… You name it ! Bernard s’enfermait avec Pascal dans son bureau pour y calculer les chiffres de l’exploitation (appellation infâme) viticole. Ça fumait goldo[12] sur goldo les fenêtres fermées, les cendriers débordaient. Bernard était ce genre d’homme qui aime philosopher un verre ou une clope à la main. Sakejem. Il nous arrivait de refaire le monde au café lui et moi, j’adore ces instants d’homme à homme, sans chichis ni politesses.  Pour revenir aux cendres, Tom me fit remarquer qu’après la crémation (crémé entier, pas demi-crémé), chaque famille repart avec son cendrier. -Chef, on peut voyager avec une urne[13]? -Ah non, ça c’est mon cendrier, brigadier. Tenez, regardez dedans...

 

     Les années passèrent, et je retournais régulièrement aux Muets mais en tant que plombier. Je participais à la rénovation de la maison Jaquet, réalisant là une de mes plus belles chaufferies tri-énergies avec l’aide de Josef. Cette maison représente la maison de mes rêves, une maison qui ressemble à une maison. Madeleine me confia la rénovation de la cuisine alors que je n’étais pas encore inscrit à la chambre des Métiers, et ce travail est resté intact depuis. Des fers carrés soudés en bordure de plan à la hotte galbée en plâtre, en passant par les étagères en bois ornées de tubes en cuivre cintrés… ma signature qui traversera les années. Le seul enfant à être resté aux Muets aura été Polo. Je l’ai vu haut comme trois pommes, et aujourd’hui cet homme barbu au bérêt vissé sur son crâne déjà dégarni m’accueille en pleurs pour la mort de son papa. Je suis triste moi aussi, c’était mon ami son papa.

Fin de cérémonie, une autre famille attend qu’on déguerpisse. C’est un établissement quatre étoiles, mais business is business. Ta race ! Nous prenons congé. Paul me glisse à l’oreille : -Je suis très content que tu sois venu, tu es un modèle pour nous tous. Je feins un aquiescement, difficile d’imaginer un autre geste pour moi devenu muet. -Modèle de quoi ? Modèle miniature ? Maquette d’avion ?... je voulais répondre. Inutile de sortir des brousses, l’instant est solennel. Adieu Narbé, Adieu l’ami.

 

     Je te mets un skeud sur la platine du blog, pour toi. Un bon vieux Ledzep’ des familles comme tu aurais aimé, et que Polo aurait tapé à la batteuse avec le charlet bien baveux. En base de blues à 12 mesures, ce titre a été repris par des centaines d’artistes, et pourtant jamais égalé. Imbattables les John Bonham, Jimmy Page, Robert Plant et John Paul Jones. Rock and Roll figure sur leur quatrième album, Led Zeppelin IV, sorti le 8 novembre 1971. Si vous n’avez jamais entendu ce titre, allez vous jeter aux Goudes[14].

A tantôt.

 

 


 

[1] Zapper : Provient du nom commun anglais Zap, onomatopée. To zap siginifie frapper, endommager et par extension effacer, supprimer (informatique). En ajoutant la désinence –er cet anglicisme est devenu un verbe français. Transitif et intransitif, zapper signifie changer de chaîne (télévision), et par extension passer d’un sujet à l’autre dans une conversation. Et en finale (oui, on y arrive) il signifie ignorer, oublier. Là j’ai zappé la douche.

 

[2] Sèche, cibiche, clope : cigarette. Etymologie inconnue.

 

[3] Domaine Les Muets : nom du quartier où habitait la famille Defoort.

 

[4] La rate : le point de côté était historiquement considéré comme un problème dû à la rate : conséquemment, on pensait que l’ablation de cet organe permettait de courir longtemps sans être essoufflé. Par extension on attribue l’absence de rate aux gens qui nous étonnent par leurs actes odieux. L’expression a donné naissance à la variante « Pas de race ».

 

[5] L’écriture inclusive : ensemble d'attentions graphiques et syntaxiques permettant d'assurer une égalité des représentations entre les femmes et les hommes. C’est une pratique décriée par les médias s’articulant autour de trois conventions pour cesser d’invisibiliser les femmes.  1- Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres. (ex : « présidente », « transporteuse »…)  2- User du féminin et du masculin par la flexion, l’épicène, ou le point milieu. (ex : « elles et ils font », « les candidat.e.s aux élections »…)  3- Ne plus utiliser de majuscule de prestige à Femme et Homme (ex : « droits Humains » au lieu de « droits de l’Homme ». L’’éditeur Hatier s’est jeté à l’eau en publiant un manuel scolaire en écriture inclusive. Moi je kiffe ce genre de débat sur la langue, notre belle langue. Voir Selz & Sö.

 

[6] S’inscrire en faux (Droit) Soutenir en justice qu’une pièce que la partie adverse produit est fausse.  (Figuré) Se placer en opposition. Comme beaucoup d’expressions entendues, j’appris celle-ci de Nafaa Tiouchichine un jour. Je me souviens de Qui m’a appris Quoi pour presque chaque expression. Je la mettais en œuvre dans mon vocabulaire quotidien et m’amusais de voir mes copains en faire autant au fil des semaines. Il m’en faut peu pour m’amuser.

 

[7] Chiiz est un des nombreux surnoms de Bruno. C’est le raccourci de ChiizDumb. J’ai toujours cru que cela venait de She’s dumb, sorti des paroles d’une chanson comme bien des surnoms peuvent avoir des origines complètement absurdes. Il nous dira. Un autre sobriquet est « Fend la bise » mais je vous épargnerai la longue histoire qui va avec. D’aucuns l’appellent Mermoz puisqu’il est pilote d’avions. Ou bien Deuf, tout court.

 

[8] Sape : féminin singulier : (Populaire) Mode, apparence vestimentaire. (Au pluriel) Ensemble des vêtements que porte une personne.

 

[9] Visa : La Citroën Visa était une automobile produite de 1978 à 1988 qui succéda à la Citroën Ami 8. Parmi les voitures les plus moches du monde, les modèles de Visa les moins chers étaient motorisés par le célèbre bicylindre boxer essence refroidi par air (comme les LN & LNA) qui faisait un bruit de Deuche. On savait au bruit que c’était bien une Citroën !

 

[10] Egaliseur : de l’anglais Equalizer. Appareil totalement obsolète, surtout dans une voiture. Mais à l’époque, ça faisait bien d’avoir un maximum de boutons

 

[11] CB : La citizen band ou CB (francisation partielle de l'anglais citizen's band, « bande du citoyen ») sont des fréquences allouées (canaux) au trafic radio et ouvertes à tous. En français, le sigle CB, se prononce « sibi » à l'anglaise. Par extension, le mot CB désigne les émetteurs radio émettant sur la bande CB, et l'on appelle les utilisateurs les « cibistes ». La CB connut une forte expansion en France à partir de 1981, avec la libéralisation des ondes (radios libres) promulguée par le gouvernement de François Mitterrand. Et voui !

 

[12] Goldo : Gauloises est une marque de cigarettes créée en 1910, en même temps que Gitanes, cette marque a été très populaire en France. Elle a successivement appartenu à la Société d'Exploitation Industrielle des Tabacs et des Allumettes (SEITA), à Altadis, puis à Imperial Tobacco, son propriétaire actuel. Jusqu'en 1976, la SEITA disposait du monopole de la fabrication et de la vente de tabac et d'allumettes en France. Les marques étrangères de cigarettes, en pratique principalement anglaises et américaines, étaient importées, relativement chères, et peu fumées en France. Les Gauloises, les Gitanes et les Royale étaient donc les principales marques. Les Gauloises “bleues” sans filtre et faites de tabac brun ont traversé les générations. On les appelle les goldos.

 

[13] Les douanes m’ont fait un vier lorsque je voulus ramener les cendres (et le cendrier donc) de ma mémé en France. C’est règlementé, et ça m’a gavé ! Ma tante les a mis dans sa valise, et puis c’est tout.

 

[14] « Vas te jeter aux Goudes ». Locution populaire sudiste. Les Goudes est un petit village/port de pêche marseillais isolé, où jadis l’on jetait les cadavres. Cette expression s’emploie pour dire à quelqu’un de dégager.

 

 

 



12/10/2017
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