Le journal d'Eye-Ollie

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Atelier d'écriture pour débiles : Lundi 27 Février 2017

Lindji

 

      L'hôpital retrouve son activité usuelle, celle qui semble disparaître le weekend, comme si les patients n'avaient besoin de personne le samedimanche. La kinésithérapie se résumera aujourd'hui à trois minutes de "kof" (Cough-Assist), pas de mobilisations ni de verticalisateur. À trois semaines, je n'ai toujours pas rencontré l’orthophoniste, c’est un bordel parfaitement désorganisé. Je cesse décrire à la chef, autant pisser dans un violon ou une contrebasse.

     Je me suis inscrit à "l'atelier d'écriture”, je pensais pouvoir y trouver un semblant d’intellectualité, ou à défaut un peu de pratique linguistique. On m'avait prévenu : nombreux participants. En effet, j’ai un panel assez exhaustif des formes de handicaps. C’était bien là le seul intérêt, un peu voyeur quelque part mais c’est ce je voulais, rencontrer d’autres humains cloués sur une chaise. J'en ai eu pour mon grade :  des furieux harnachés, des tronches tordues, des sans membres, des loquaces, des attachants, des drôles, des usines à gaz bourrées de pompes à injections, des extra larges, et même des franchement cons. Pas moins d'une vingtaine de fauteuils roulants en cercle avec les accompagnateurs, et au milieu une sorte d’animateur à deux francs parlant très fort et tentant d’insuffler la bonne humeur. Un peu consternant au début, mais surtout à mille lieues de l'idée que je me faisais d'un atelier écriture. L’animateur s’évertue à faire chanter l’audience, quand pendant un blanc une voix lui dit :

- Ta gueule !

Là, j’ai franchement ri, énoorme ! 

     Je scrute cet attroupement de matériel : il y a toutes les pièces de rechange, voire même tout le nécessaire pour assembler un super fauteuil customisé. Je constate que 90% des fauteuils ont les mêmes roues, avec les mêmes moyeux en tôle extrudée laquée noir à 36 rayons croisés trois fois. La boîte qui commercialise ces roues se fait les couilles en or, un quasi-monopole (les belges ils disent "couazi”, ils sont cons ces belges !). J’ai trouvé des moyeux à larges flancs taillés dans la masse comme les Campagnolo d’époque, sakifo. Manque plus que le calcul des rayons, un jeu d’enfants sur Excel. Putain, dire que j'avais refait tout mon Peugeot PY10 sans une seule pièce asiatique, et quand je l'ai fini j’ai chopé la SLA, sa raace ! Le vélo me manque, mais par-dessus tout mon atelier avec mes outils. Dire que mes mains ne valent plus un clou alors qu'elles étaient tout pour moi, kilukru ? Maintenant je dois faire faire, et accepter les compromis, si ce n’est pas comme je voulais, je dois m’en accommoder.

     Bref, je prends tout ce à quoi j’ai droit. Même ce à quoi je n’ai pas droit. Nathalie m'a apporté un litron de Jack Daniel's, ça, ça fait du bien par là où ça passe, accompagné d'un bon vieux clopo, je me sens revivre. J’ai calculé qu'à raison de 200 grammes de purée de pommes de terre par repas chaud, j’aurai avalé douze kilos de Mousline en un mois. Ici, le seul féculent c’est la purée, pas de riz, ni de pâtes, ni de semoule, ni de boulgour...quedalle. On fait au plus simple et basta côsi. Mes mails n'y changent rien, pas content, c’est pareil. Le Normacol ne fait plus effet. J’ai passé trois quarts d'heure coincé sur le gogue avec d’abominables douleurs sans poser le moindre nestron (On dit bien un nestron n'est-ce pas ?). Le mot idoine est "fecalum”, mort de rire.

- Tu me gardes mon sac à mainJe dois exonérer un fécalum.

Bref, j’ai fini par abdiquer de mon trône en me disant "on verra ça plus tard". Douze heures plus tard re-Normacol, idem, zéro nestron. Ça commence à me gaver là didon. Le tube de vas-y Line ne laisse aucun doute : je vais avoir droit à un doigt dans le cul, Wéééee !  Douze heures plus tard, toujours niente. Trois Normacol, un gros majeur, des laxatifs (grave-lax pour les Suédois) par dizaines, je suis paré pour gagner le concours des onze commandements de Michael Youn. J’hésite à leur dire que mon record est de douze jours sans mouler. Le médecin s’arrache les cheveux, LOL. On m'a demandé si je voulais mes plats en haché ou mixé. Je pensais qu'on me donnerait les mêmes mets passés au hachoir ou au Blender, mais pas du tout ! En fait, on zappe l’entrée, (trop difficile à passer au mixeur ???) et on me donne systématiquement des purées toutes faites genre carotte ou épinards. Adieu crudités, fraîcheur, vitamines, fibres crues. Moralité :  si t'as du mal à mastiquer tu meurs du scorbut.

     Vivement les salades de Nathalie, l’ail frais, et un verre de vin, et un camembert bien coulant, et un whisky voire deux. Rien de mieux pour bien dormir.

      J’ai pu goûter à l’hypnose (my nose got hype) avec le docteur No. Mes paupières lourdes comme des bouteilles de butane, l’attraction terrestre s'est dédoublée, assez épatant. J’ai continué la relaxation, je suis zen à souhait.

     Ce samedi ma tribu est venu me kidnapper, bonheur. J'avais presque oublié à quel point la vie "normale" est bonne. Il faut s'en extraire pour apprécier la différence. Reggae à toc dans le VW, regards complices de mes garçons, je suis heureux. Pour autant les affinités que j’ai avec certaines aides-soignantes me font me sentir bien ici :  Samantha, Claudia, Eileen, Katie, elles sont comme mes sœurs, à connaître mes préférences, mes habitudes. On finit par se détacher de toutes les habitudes pour en créer d’autres.

     On se fait une toile, et pas n'importe laquelle :  un film qui me tenait à cœur, “Patients" de Grand Corps Malade. Un film où l'on perçoit la réalité à travers le regard d'un tétraplégique, poignant et si vrai. Évidemment je me transpose à la place du rôle principal, mais il y a tant de similitudes avec mon expérience ici, j’en pleure d’émotions. Allez le voir, vous expérimenterez un morceau de mon quotidien :  un film grandiose ! Pour le reste ce fut ma première visite à Avenue 83, un "mall" comme toutes les villes branchées ont, avec un forum où un cinéma trône en leader avec sa farandole de restos à l'américaine dans son jus de magasins de marques déglacées à la clientèle beauffissime. Je mange un truc hyper original :  un steak tartare frites avec un café gourmand.

C’est d'une banalité affligeante mais quand t'as bouffé de la purée et du café chaussette pendant trois semaines, c’est carrément Byzance. Rien que l'Expresso valait le détour. Quelques boutiques et c’est marre. Tom simule une commande du fauteuil selon mes mouvements de tête. Ah, ils me manquent mes p'tits gars, et Nathalie, cette compréhension immédiate qui me fait défaut depuis vingt jours, ma chair, mes entrailles, ma moitié. Aussi longtemps qu'il le faudrait, personne ne pourrait remplacer cela. Je suis heureux, simplement d'être là (ou ailleurs) avec eux. Claire manque à l’appel. Mais je sais qu'elle est heureuse là où elle se trouve, grande, belle, intelligente, papa fier comme un bar tabac.

     Le retour à l'hôpital est comme un coup de massue sur la tronche. Traversée du salon où mes "collègues" sont alignés devant la télé qui diffuse un jeu débile comme leurs tronches. Putain, faut les voir ces vioques, y a rien à en tirer. Ma tribu ne tarde pas, c’est l'heure de chacun regagner ses pénates. Fort heureusement Nathalie pense à me remettre L’alarme. Dès leur départ une envie de pisser se manifeste, j’appuie donc sur le bouton. Dégun qui vient. Et alléeeeez !  Un litre de pisse bien chaude dans mon Levi’s !  Ta race maudite ! Chui gavé, bienvenue à l’hosto. Une aide-soignante complètement inutile se pointe au bout de vingt minutes, ne sait pas quoi faire, mon Eye-ollie se fige, pire c’est pas possible. Je suis fané. Le temps de me changer, il est18H25, donc on me roule vers le réfectoire. Le personnel est en sous-effectif :  notre Jean Reno a fait un AVC. SMUR et tout le binz... Peuchère, bon, il paraît que ça va. Bref, j’attends bêtement comme les autres tétraplégiques, on nous fait manger à 19H15, trois quarts d'heure perdus, j’aurais pu écrire deux chapitres. Du coup je me venge, je mets trois minutes pour avaler chaque cuillerée et je sirote ma bière avec délectation (en somme de l'hydromel je suis en affection). Je fume deux clopes au lieu d'une et me fait coucher par les night-nurses, ce qui me permet d'avoir un peu de temps d'écrire ces lignes.

A tantôt.

 



05/03/2017
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