Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Confortably numb : Vendredi 16 Décembre 2016

Confortably numb : Vendredi 16 Décembre 2016

 

Dernière matinée tout seul. Je savoure le calme plat avant la tempête. Demain Full House. Dans une heure l’orto. Tout ce décompte avant Noël me gonfle. J’ai très mal dormi, malgré une préparation en bonne et due forme. Je suis en vrac, jambes tremblantes, crampes et corps spastique. Mais qu’est-ce j’ai fait oh, bon Dieu ? Le ciel est mitigé, avec une luminosité allant de plein cagnard à orage sombre : ça affole mon Eye-Ollie qui se dérègle tout le temps.  Je ne peux même plus écrire, fais chier ! Ma main droite n’arrive pas à attraper la souris-joystick, décidément j’ai la guigne ce matin. Je m’engourdis confortablement[1].

Mais je cultive la patience avec le temps, si ça ne le fait pas maintenant, ça le fera demain. Je n’ai plus aucune raison de me presser, c’est à mettre sur la liste des avantages. Mon planning est établi comme une partition. Tel jour à telle heure, telle personne me donnera telle barquette à manger, pourquoi s’en faire ? Royal au bar non ? Modus Balek, puissance Tronze. Le jeudi, je moule un étron de trois kilos, et c’est reparti pour une semaine, y’a rien là ?

Mes auxiliaires de vie sont programmés comme des robots, avec un mouchard qui collecte désormais toutes les données temporelles. J’ai envie d’en créer un double juste pour faire chier la secrétaire. Julien pourrait aller déjeuner sur le port de Saint Tropez avec sa gonzesse, et le compteur indiquerait 39 heures par semaines, plus trois cents kilomètres à défrayer. Nickel. Ou alors on copie le badge à mille exemplaires et on en colle partout. Ça me rappelle un stupide boulot d’étudiants : on devait apposer des dispositifs antivol autocollants sur les denrées de valeur avant les fêtes, dans un Carrefour. Vincent et moi (et oui, toujours les mêmes cramés) avions collé deux cent antivols sur un même foie gras. Et le contremaître de venir vers nous : « Qui de vous deux à fait ça ? ». Éclatés de rire, on s’est fait virer sur le champ. Boulot débile.

Bref, comme dit Jules, ils sont désormais fliqués, pas faux. Le système leur impose des anticipations exorbitantes : une modification d’horaire provisoire doit être annoncée sept jours avant ! Poser ses congés se fait six mois avant. Bonjour les robots ! Le patron, il annonce six mois avant ses vacances ? Le logiciel doit calculer qu’en Mars 2065 Julien partira en pré-retraite, et donc, on mettra en place son remplaçant dès Novembre 2064, en binôme. Il aura perçu Tronze mille fois le SMIC, versé Finze mille en charges sociales, et dans une feuille de tableur protégée par un mot de passe le patron pourra lire le coût global du salarié et surtout les marges nettes qu’il aura apporté à l’entreprise. Tout est écrit, tout est planifié. En 2065, j’aurai avalé l’équivalent de dix brouettes de pillules déballées, j’aurai mangé quatre tonnes de compléments alimentaire à la vanille… Je m’étais « amusé » à remplir un calendrier de tous les évènements immuables à venir, c’est carrément flippant. Lorsque le banquier me fit signer en bas à droite, et que je voyais l’ultimatum, cela m’a filé la gerbe. C’est la seule fois, heureusement. Le crédit s’est soldé en Aout 2015, quelques jours après que le RSI me déclarait officiellement Cotorep[2]. Ironie du sort, non ? Comme chantait Bernie Goodneighbor, « Tu bosses toute ta vie pour payer ta pierre tombale[3]… ». J’aime à le rappeller. Les ordinateurs programmés finiront par nous réduire à l’état de robots, c’est l’autodestruction. Sauf pour quelques rares artisans dans la haute montagne, où les vaches n’ont pas de trayeuses en Bluetooth et où les chèvres sont encore non-connectées. Je monte aux créneaux (entre les mâchicoulis) et je rêve d’un monde sans calendriers…

Full House : les enfants ont repris possession des lieux. Le jardin grouille de mobylettes improbables pétaradantes, et la cuisine est le QG des filles. Le four et le lave-vaisselle tournent en continu, c’est la vie qui s’installe. Je suis heureux d’avoir tous mes petits sous le même toit, tintamarre sine qua none.  Un sentiment chaleureux. Notre famille. Faites des enfants !

 A tantôt !

 

 

[1] Confortably numb, Pink Floyd, 1979.

 

[2] La Commission Technique d'Orientation et de REclassement Professionnel (ou COTOREP) est une ancienne institution française. La COTOREP est devenue en 2006 la CDAPH par fusion avec le CDES. La CDAPH fait partie de la MDPH. Dans le langage familier le Cotorep désigne toute personne handicapée, surtout mentalement. Ex : "P'tain t'as vu la tronche de débilosse ?", "Carrément, il doit être méchamment Cotorep celui-là !".

 

[3] Trust, Antisocial, 1980.

 



17/12/2016
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