Le journal d'Eye-Ollie

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De l'immobilisme au retour : Dimanche 15 Janvier 2017

         Tome II. Je reprends la plume, ou plutôt le clavier oculaire. Suite à des heures laborieuses, j'ai réussi enfin à compiler mes écrits en un seul volume : 360 pages, kilukru ? La balle est dans le camp de mes amis qui connaîtraient un éditeur. J'écris au conditionnel parce que l'affaire dure déjà quelques mois, mais rira bien à qui sait attendre. Après de cette mise en page, j’ai eu comme une sorte de sentiment de délivrance, un peu comme si j’avais rédigé mon testament (genre : maintenant je peux canner).  Le fait est que mon corps semble m’abandonner un peu plus que d’habitude, ces jours-ci ; d’où ce sentiment probablement. Le bouquin, je l’ai envoyé à quelques lecteurs, dont mes parents qui se tirent la bourre à qui mieux-mieux pour les pages lues. Leurs retours sont intéressants, bien que non-objectifs. Mon père m’a indiqué quelques erreurs sur la description du passé, mais comme il dit « Faut bien édulcorer un peu… »  Marrant d’ailleurs comme ce médium resserre nos liens familiaux (déjà que je suis fils unique, de deux parents divorcés, je te raconte pas). Suite au décès de sa sœur, ma mère a retrouvé beaucoup de sa force de caractère et surtout l’humour, notion fondamentale au bonheur à mon sens. Après de longues années de misère psychologique c’est un soulagement, pour nous tous. Quant aux écrits, le retour subjectif des autres sera un outil pour mieux écrire le deuxième volume. Je l’ai intitulé « Le retour », car -oui Madame, je compte revenir !   On déconnait là-dessus hier avec papa, imagine le scénario : je garderais ma carte handicapé pour dépanner en ville et surtout pour me garer sur LA place la plus proche du bistrot ! Je me vois bien faire à nouveau la queue au RSI de Nice pour dire au Médecin « Conseil » (le connard qui m’a qualifié d’handicapé à vie) que je veux à nouveau cotiser, en prélèvement mensuel s’il vous plaît. Avec leur caractère machinal et formel dénué de la moindre once d'humour, ils seraient capables de me réclamer le remboursement des montants alloués… Mieux vaut ne pas aller les voir, on ira aux inscriptions à la Chambre du Commerce plutôt : -Oui, c’est ça Madame, nous vendons des motos … Oui, modifiées, oui…

         Je disais donc, baisse dans la condition physique. Suite au contrôle tégnique à Montpellier, les trémulations dans les jambes ont augmenté de manière inquiétante. Tout changement de position finit par une contraction tremblante, si ce n’est pas par une crampe de la fin du monde. Chiant ça ! Aussi flippant pour les personnes qui soulèvent mon « âne mort » plusieurs fois par jour. Mes jambes partent en couille, ça donne un sac de 75KG inerte dans les bras : de quoi filer un bon tour de reins[1] à celle ou celui qui me lève. Pauvre Nath en a fait les frais, or si elle n’y arrivait plus, on serait bien dans la merde. Finalement, mon idée d'IPN cintré au plafond (façon marbrier) n’est pas si con, dans peu de temps il faudra un dispositif[2] genre treuil-lève-personne pour me mouvoir. La force s’en va totalement, et la sensibilité reste : va comprendre Charles ! Mon bras gauche est maintenant totalement insignifiant, le soir Nathalie me le positionne, et il reste là jusqu’au matin, seule l’épaule gauche arrive encore à « tirer » dessus.  Le bras droit suffit encore à peine à bouger ma souris, à la condition que quelqu’un me positionne la main dessus (et les pieds sur les contacteurs). Ça devient chaud là pour écrire ! Encore, écrire ça va, mais tout le reste… montage vidéo, dessin 3D… bref, toute la partjie ludique. Taper des glyphes en rangs d’oignons c’est bien, m’enfin à l'heure des sociétés post-capitalistes hyper-médiatisées[3] où l’image est un vecteur de puissance, qui veut encore d’une simple machine à écrire ? Je m’attends donc à l’instant où tout mon environnement numérique me deviendra inaccessible, un laid matin.

Mon équipe s’est agrandie, nous avons réussi à transférer l’ostéo de l’OM pour 153 Millions d’euros, les chinois ont failli surenchérir ! Marie Claire me prodigue des massages extraordinaires, à en perdre conscience. C’est merveilleux cette connaissance du corps de l’autre, magique. Ses soins me transportent littéralement, ajoutez à ça une sélection musicale appropriée, c’est le kiff total. Merci Marie, tu es formidable !

Pour la zone ORL, c'est également un chemin tortueux. Les repas me deviennent fatigants, et tout ce qui n’est pas haché-moulu fin-fin-fin me fait tousser sa race. Sympa quand t’as des visiteurs à table, je me demande ce qu’ils pensent : -Putain, il va pas canner là ? -J’aurais dû refuser l’invitation !  -Oaarkong ! C'est dégueulasse ! Bref, le malaise des convives est bien réel, surtout quand toute la tablée se tait soudainement, tous les regards braqués sur toi !  Au son (infâme, j’en conviens) des glaires au fond de ma gorge pendant une tentative d’expectoration, la plupart des gens amorcent une toux ou se raclent la gorge eux-mêmes. C’est assez marrant, comme un bâillement qui entraîne d’autres bâillements. Une sorte de réflexe incontrôlé[4] de l’ordre de la bienveillance, je me marre. Voilà une des raisons pour lesquelles les gens avec un handicap préfèrent l’intimité à l’entourage de groupe, du moins c’est ainsi que je le perçois. 

         Pour l’actualité sociale, en pleine alerte Météo de vague de froid sur l’hexagone (il fera moins-tronze ºC « ressenti », à les écouter on va mourir), Tom a eu son permis A1 ! Et son code sera valable pour le permis B dans deux ans. A l’échelle d’un permis A "gros cube" c'est peu, mais pour un gosse de seize ans qui s’est déjà réalisé son Bobber[5] V-twin, c’est LA condition pour pouvoir enfin tâter du bitume et pouvoir poser sa bécane devant les potes qui roulent en scooters-plastoc fadasses ! Tout est là. Évidemment les carbus et la transmission ont déjà subi un upgrade (comme le guidon d’ailleurs, j’y pensais plus… et puis... la selle, le carénage arrière, les pots, les feux, les pare-boues…). J’ai dû cocher la fameuse case « Le véhicule n’a pas subi de transformations » imposé par l’assurance. J’aurais dû faire une capture d’écran et l’encadrer, c’est énorme ! Amande-au-nez faut faire un choix… -Mais les freins sont d’origine M’sieu l’agent... On parle déjà de changer les deux cylindres, à quoi bon garder ceux d’origine, hein ? Maintenant que tout ça est en place, cap sur le Baccalauréat de Français, là on va moins faire les Quèques[6] !

 

Je passe du coq à l’âne (ça c’est très difficile pour les poules), mais je reviens sur mon appréhension du lendemain. Ce lundi matin est une abomination. J’ai compté neuf réveils pendant la nuit, chacun avec des crampes insoutenables, et des gémissements de mongolien. Julien en a chié pour me transférer, mon corps devient incontrôlable et raide comme la justice. Misère, misèeerrreuh[7] ! Coup de fil au neuro-chef : -Dites, mon mari a gémi toute la nuit suite à votre médoc pour réguler le sommeil, c’est normal Doc ?  -Bon, ben ne lui donnez plus, et on va voir. Ainsi vont et viennent les prescriptions, on administre et on voit… Putain ! Un régulateur de sommeil. Il fallait l’inventer ça ! Une bouteille Châteauneuf du pape oui, ÇA ça marche !  Expérimenté et approuvé. Régulateur d’humeur, régulateur de tension artérielle, régulateur de fluidité sanguine, régulateur de ci, de là, j’ai une collection de régulateurs mon pauvre ! Je suis devenu un expert en régulateurs, mon corps est un pont de diodes[8] géant.

J’appréhende mon futur séjour à San Salvadour[9] : comment vais-je me faire comprendre ? Si mon clavier se bloque, comment leur dire qu’il faut débrancher et rebrancher la fiche USB derrière l’ordi ? Et si la Wi-Fi marchait plus ? Je vais préparer un max de notes pour parer à toutes les éventualités. Exemple : «Auriez-vous l’amabilité d’ajouter du Tabasco dans ce potage insipide ? Oui, le flacon avec le pictogramme radioactif et la tête de mort. Allez-y franco, merci !» Il me tarde de voir, et en même temps je flippe. Bon, j’aurais une nouvelle équipe tègnique, espérons qu’ils aient de l’humour, le reste ça m'inquiète moins.

Allez, à tantôt.

 

NB : Sur le tourne-disques une pépite anglaise de nos années d'étudiants. Notez le clin d'oeil à The Who, à la minute 6:17. En 1992 on pouvait encore produire des titres dépassant les quatre minutes. The Stone Roses : I am the resurrection.

 

[1] Lumbago, ou scientifiquement une lombalgie. Edika dit Melon Bagot.

[2] Dispositif : mot délicieusement fourre-tout, il veut tout et rien dire. Un dispositif c’est agencement d'éléments qui concourent à une action ou à un but. T’as compris toi ?

[3] Je vous l’avais dit, cette proposition relative on peut la placer n’importe où.

[4] Vous connaissez beaucoup de réflexes contrôlés vous ? C’est un pléonasme : un réflexe est forcément incontrôlé.

[5] Bobber : moto dépourvue de tout ce qui n'est pas primordial au fonctionnement de la machine.

[6] Le mot «càcou» vient du provençal «cacoua», qui est synonyme du mot «cadet». Le mot a ensuite été repris et pour lui donner un sens plus moqueur, en désignant les enfants turbulents, voire péjoratif, afin de décrire une personne qui se met en avant pour frimer. «Faire le càcou» est à l’origine d’autres formulations, selon les régions, il n’est pas rare de dire «faire le kéké, le caque, le cake ou encore le quécou». Moi j’ai inventé Quèque.

[7] Misère est une chanson écrite par Coluche en 1978. L'humoriste reprend une phrase de Maxime Le Forestier qui déclarait, à propos de Parachutiste, qu'une chanson engagée " ne doit passer ni à la radio ni à la télévision ".

[8] Un pont de diodes est un assemblage de quatre diodes montées en pont qui, en régime monophasé, régule le courant alternatif en courant continu, c’est-à-dire ne circulant que dans un seul sens.

[9] Du 9 Février au 9 Mars : Siguès li ben vengù !

 



17/01/2017
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