Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Don't leave me now : Lundi 30 Janvier 2017

     Très mal dormi. La SLA m’a fait mentir. J’espérais entamer le voyage retour dans mes vœux de la bonne année. (Là imaginez une voix tonitruante au fort accent soviétique) -NIET Olek ! Toi pas arrivé ! La situation se dégrade, nardinn ! La phrase que l’on retiendra statistiquement comme la plus présente sera celle-ci : « Je ne peux plus… » Je ne peux plus plier ma jambe droite, du coup : impossible de me retourner pendant le sommeil. Le kiné a transpiré ce matin, chose assez nouvelle pour lui, LOL. Julien en a bavé pour calmer mes tremblements de jambes, devenues raides comme les blés : chaud pour les transferts ! Lui aussi a besoin de déodorant, il y met tout son cœur et tout son corps. L’alimentation est très problématique : fausse-route sur fausse-route, ça m’épuise. Un expresso me prend cinq minutes, alors imagine un demi de bière… Je finis entre régurgitations, hoquet, bouche pleine de bave, toux, et vas-y jongle avec tout ça. Tout m’épuise, plein le cul de tout ça ! Je me cale à l’ordi, en évitant d’utiliser la souris, il me reste l’écriture, immobile. Il n’y guère que l’immobilité qui me convienne encore, seule circonstance apaisante. On y est arrivé : l’immobilité totale. Toute tentative de toux me fait changer de position et dérègle mon Eye-Ollie. Tout comme les « intervenants » d’ailleurs : le kiné, l’orto, les repas, l’ostéo… chaque déplacement nécessite l’abandon des tâches en cours, et effacer les écrans si je veux garder un semblant d’intimité, j’ai horreur que quelqu’un lise par-dessus mon épaule. C’est un peu comme si quelqu’un lisait dans mes pensées, comme si quelqu’un me coupait la parole, en finissant mes phrases. Donnez-moi le temps de m’exprimer, bordel !  Hier j’écrivais un mail à Nathalie, sur quoi rentre une amie avec son mari et ses enfants pour me faire la bise. Sur l’écran 27 pouces, en grands caractères (je suis bigleux), ma prose intime. Je n'ai pas eu le courage de fermer la fenêtre, à quoi bon ? Il faudrait que je sois assis face aux visiteurs, ou qu’on frappe avant d’entrer, oui c’est plutôt ça. Pourquoi ma communication devrait-elle lue par tous ?  Bref, c’est un jour « sans », comme tous les lundis… Je mets une playlist des actualités musicales pour changer un peu. Combien de temps tiendrai-je ? Suspens ! Julien reconnait plus de titres que d’habitude, il me sort : -Qu’est ce qui t’arrive ? T’as décidé d’écouter de la musique de jeunes ou quoi ?

 

Julien, du haut de ses vingt ans et comme bien des jeunes de son âge, ne connait « mes » musiques qu’à travers les images qui les ont promues. Ainsi Massive Attack (à travers Teardrop) se voit affublé de l'infâme Docteur House. Inutile de demander s’il reconnait la voix d’Elizabeth Fraser, quant à Cocteau Twins… laisses tomber.  Autre génération. C’est ainsi, une musique sans images est devenue insignifiante, tout comme une radio qui n’affiche pas en temps réel les artistes (principe du RDS[1]) n’intéresse plus personne. Évidemment ! Puisque personne ne s’encombre la mémoire, on a réponse à tout avec le ouèbe dans la poche. Ma fille, pendant le repas, crut reconnaître un groupe. Elle nous lança : -Si c’est pas Untel, je me coupe les cheveux ! D’une négation et un grand sourire je lui signifiait qu’elle se trompait. Vexée, elle se leva pour aller vérifier sur l’écran de l’ordi (la radio, c’est l’ordi, c’est la modernitude). Déçue de ne pas voir immédiatement QUI jouait, elle brandît son iPhone pour identifier (à l’aide de la génialissime application Shazam) la musique. Elle perdut son pari ! Adieu cheveux… j’ai souri longtemps ! Victor la rassura : -Tu ne peux pas gagner à ce jeu-là contre papa. Et Nath de récapituler tous mes paris perdus où Si truc ou si machin..., je me "coupais les couilles". Elle a raison, j’ai perdu beaucoup de paris, fier et borné comme un Bélier. J’aurais dû me les couper pour de bon, ça m’aurait avantagé pour pisser assis comme une femme, au lieu de repousser mon ersatz entre des burnes désormais inutiles et encombrantes. Moralité : sans réseau les ados perdent toute crédibilité, je me marre !

 

     Mais revenons à nous. La dépendance et la fragilité du système tablette +ordi +joystick +pédales pour communiquer devient inquiétant. D’abord, parce que si ne suis pas calé au millimètre devant mon Cap Canaveral, je ne peux pas communiquer. Ce qui, concrètement signifie que de 20H00 à 9H00, je ne peux pas m’exprimer du tout. Ajoutons à ça les repas, toutes les sorties, voyages, ou simplement tous les moments autres qu’à mon bureau. Ensuite, il suffit d’un blocage de l’ordinateur (oui, ça arrive sur un Mac, à cause d'une incomptibilité logicielle avec ma tablette que le vendeur n'a toujours pas résolue) pour que tout s’écroule, y compris la possibilité d’appeler ma femme ou d’expliquer ce qu’il faut faire. Assez humiliant quand l’ordi se fige pendant que tu regardes un phantasme sur internet[2]… Mais au-delà, cette complexité ne peut durer, je me suis donc exercé à n’utiliser que ma tablette comme elle devrait pouvoir le faire… Misère ! Tout est (encore et toujours) en Anglais : les prédictions, et surtout les claviers qui ne proposent aucune apostrophe, ni "ç, à, è, ^, é, ù…"  Cela va être chaud pour écrire pendant mon séjour au San Salvadour ! Je me vois mal installer mon bureau tel quel là-bas. Ils vont me prendre pour un affreux nerd[3], sans compter le risque de vol… Le but est de TOUT pouvoir faire avec mon Eye-Ollie, mais on est loin du compte. Merci à M. Christophe Imbert de l’entreprise CIMIS pour NE PAS avoir solutionné mon problème, il a installé la tablette et s’est barré avec son chèque de 15000 euros… Putain, ce n'est pas faute de l’avoir relancé, tu parles d’un SAV… NUL ! Je vous joindrai son adresse mail, je vous invite à TOUS lui écrire pour qu’il vende un produit dont les logiciels sont adaptés en français, puisque vendu en France, je compte sur vous !

Ensuite, nous nous sommes intéressés au problème de mobilité, pour réaliser un support-bras pour l’Eye-Ollie sur le fauteuil électrique, puisque c’est sur lui que je vais passer le plus clair de mon temps au San Salvadour. Grâce à l’ingéniosité d’Olivier Rous et mon père, notre Coupesoude cotignacéen nous a pondu un système génial en acier de chez acier qui survivra aux bombes nucléaires de Trump. Dans le même esprit que feu ma bécane : on s’en cague du poids, on a suffisamment de chevaux. Je revis ! Merci Coupesoude, c’est bon de communiquer ailleurs qu’au bureau ! Je suis moins inquiet pour mon séjour, reste à trouver une solution pour l’autonomie de la tablette, limitée à cinq heures… grand max. Putain, pour 15000 €, tu dois encore te poster près d’une prise… j’en peux plus, qué nerfs !

J’ai commencé à apprendre les notions de base en Salvadourien : merci, s’il vous plaît, bonjour, bonap etc. : ça donne : « mreuh », « mraah », « mnghnnh » ou encore « nnnhghh », ce n'est pas évident au départ mais ça viendra en parlant avec les gens, c’est comme tout[4].

 

     Nous sommes au Lauron, chez mon père. On tape à la porte. Mon père va ouvrir. Un couple se présente comme des inspecteurs de la Comission de contrôle pour la SACEM[5]. J’entends la conversation de derrière la porte et commence à paniquer pour les 400 enregistrements mis en évidence dans un meuble que j’avais réalisé justement pour pouvoir avoir une vue immédiate sur le contenu de la «médiathèque». Les agents demandent à mon père de prodiguer l’ensemble des disques gravés originaux. Là aussi, je flippe grave, sachant qu’il en détient une collection faramineuse. Ça parlemente quelques minutes avant que tous trois finissent par descendre au salon. Papa, serein, s’exécute sans aucune forme d’inquiétude. Il sort, pour commencer, un album à pochettes où des mini-vinyles sont rangés, et en extrait un exemplaire, souple. Le disque est tout noir avec un petit trou au milieu, il doit faire environ 10CM de diamètre. Une pochette en papier opaque mais translucide le protège sommairement. La dame questionne :

-Il vient d’où celui-là ?

-Je l’ai eu dans un lot pour pas cher chez un client qui débarrassait du bordel.

-Vous savez que c’est un original ? C’est extrêmement rare ! Il doit valoir une fortune !

-Oui, je sais.

-Il vaut combien d’après vous ?

-Je sais pas, je m’en cague. Vous voulez boire un coup ?

Elle, toute guillerette, regardant son collègue :

-Ah, bien, ma foi, ce n'est pas tous les jours qu’on voit ça ! Je veux bien, hein Jean ? Jean acquiesce.

Les deux agents discutent le bout de gras avec mon père et enquillent les bières. On re-sonne à la porte. Un troisième agent de la SACEM rejoint le duo. Il a, soi-disant, fini sa tournée d’inspection. Lui aussi est impressionné par cette collection « d’originaux », et se laisse également tenter par une boisson…  Le ton monte, l’apéro fait son effet. Mon père, toujours serein malgré les quatre pastis avalés, rie aux éclats, entraînant toute la meute dans son euphorie. La nuit tombée les agents finîssent par se décider à rentrer chez eux, toute tentative d’épingler notre foyer étant noyée dans l’alcool et la bonne humeur. Mon père verrouille la vieille porte d’entrée avec le loqueteau et redescend l’escalier :

-Tu vois fils, faut pas flipper, jamais. Faut être honnête, et puis c’est tout. Dis-moi un peu là… j’ai passé deux heures avec Olivier sur ton bordel pour le fauteuil, on a pensé à TOUS les cas de figure. Parce que ces mecs en blouse blanche là (il réfère au personnel hospitalier qui va s’occuper de moi pendant mon séjour à Hyères), ils vont rien capter à ton système, c’est sûr !

Sa voix me sort de mon rêve. Je suis positionné sur le côté droit, l’oreille droite douloureuse sous le poids de ma tête, calée sur un coussin de fortune. Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Je ne comprends plus rien. Mon corps, calé, ne bouge plus, je suis immobile et immobilisé. Mon père me parle et pose des questions. Je ne comprends rien, je suis dans un coma mon pauvre !!! La réalité me rattrape, j’étais en séance d’ostéopathie, c’est ça ! Je regarde mon père posé là comme une vidéo dont on aurait tourné l’écran d’un quart de tour, avec le son lointain en réverbération. Mon père me parle de soudures, de côtes, d’axes verrouillables… je n’ai qu’une envie : retourner dans mon rêve. Papa comprend à voir mes yeux ensuqués, dont même un clignement ne semble pas être possible. De tous les soins que je reçois, ceux de Marie (l’ostéopathe de l’OM transférée pour des millions, souvenez-vous : un très bon investissement) sont vraiment les plus impressionnants, je kiffe grave. Je recommande l’ostéopathie vraiment, c’est hallucinant de vérité. Marie est capable de réduire le plus excité des humains en véritable loque, c’est délicieux. Mais la sophrologie n’est pas en reste, tous massages sont excellents, et Sabine me procure également un bien être fou. Mon père, insensible à ces pratiques, me lance un :

-T’inquiètes, on verra ça plus tard, dors mon peutchi. (Non, fort heureusement il ne parle pas comme un Marseillais, là j’édulcore un peu).

Impossible de retourner dans mon rêve, bien sûr. Je suis seul, laissé là sur mon côté droit. J’arrive péniblement à appuyer sur ma montre d’agent secret. Son bouton est devenu trop dur pour mon majeur droit totalement dénué de force. J’entends l’alarme habituelle, puis rien… Saloperie d’électronique, toujours bidon quand t’en as vraiment besoin ! Au bout de dix minutes une voix caractéristique m’interpelle :

-Téléassistance de Messieu euh, Bhermann, tout va bieng ? Le type doit s’écouter parler, quel job de merde ! Et encore : -Téllléassistànce de Messieu euh… Bergmann, tout va bieng ? Je ne sais pas trop quoi lui dire, soit « Mreuhh », soit « Nnhghn », je préfère me taire. Le processus est lancé : opération Corned Beef. Le chien du voisin aboie plus que de raison, j’en conclue que Nathalie passe devant lui à pied, suite à avoir reçu l’alerte rouge. Des bruits de pas pressés dans les graviers, puis le son des talons sur le béton de la terrasse, ouf ! J’ai appuyé sur le bouton il y a vingt minutes, je m’estime heureux de ne pas être dans une situation critique, j’aurais eu largement le temps de clamser…

Nathalie me relève, la nuit tombe déjà. Une après-midi pour le moins en mode « pas énervé » !

 

A tantôt.

 

 

Et puis les Bonux :

 

1)      Voici le mail de Monsieur Imbert (le vendeur français de matos handicapé pour américains vivant en France) : c.imbert@cimis.fr  Envoyez-lui tous un mail (poliment SVP), il va être content du voyage.

 

2)      Et voici un lien vers un petit film formidable sur la vie d’un mec comme moi, et qui a décidé de mettre la technologie d’aujourd’hui à son service (et tous les sclérosés, en plaques, en tubes ronds ou carrés, latérales, amis aux tropiques, toutes…). Durée 20 Minutes, en Anglais.

Vous êtes une grosse quiche en anglais ? Regardez également, les images parlent d’elles-mêmes.

 

3)      Sur le tourne-skeud un truc qui m'émeut toujours après des années, et qui colle à mon humeur de l'instant T (et non pas l'instant I). Un morceau que l'on mettait volontiers sur le juke-box du Mireille, bar où toute notre bande de lycéens se rejoignaient dès que possible. La durée du morceau était avantageuse pour nos budgets modestes. Mais au-delà, Supertramp a bercé toute ma jeunesse et mes parents avaient tous leurs disques qui tournaient en permanence, c'est une partie de mon héritage culturel, chargé de beaucoup de points de repères pour moi. Jamais je n'aurai réussi à interpréter un de leurs morceaux dignement avec mes groupes, un énorme regret. Don't leave me now sortait en 1982, sur le dernier album avec le génial Roger Hodgson, pilier talentueux du groupe. Puis 1983, mon premier grand concert : Supertramp à Nice, 40000 personnes. On n'oublie pas ces instants.

 

 

 

 

 

 

[1] Le Radio Data System (RDS) est un service de transmission de données numériques en parallèle des signaux audio de la radio FM en bande II. Il fournit une identification des stations par leur nom, des signaux d'horloge, des messages textuels, des informations de commutation temporaire sur un canal d'information pendant l'émission d'un flash routier, etc.  

[2] Que les mecs qui n'ont jamais fait ça me jettent la première pierre. Les femmes suivront.

[3] Un nerd est, dans le domaine des stéréotypes de la culture populaire, une personne solitaire, passionnée voire obnubilée par des sujets intellectuels abscons, peu attractifs, inapplicables ou fantasmatiques, et liés aux sciences (en général symboliques, comme les mathématiques, la physique ou la logique) et aux techniques - ou autres sujets inconnus aux yeux de tous. Apparu à la fin des années 1950 aux États-Unis, le terme est devenu plutôt péjoratif, à la différence de geek. En effet, comparé à un geek qui est axé sur des centres d'intérêts liés à l'informatique et aux nouvelles technologies, un nerd est asocial, obsessionnel, et excessivement porté sur les études et l'intellect. Excluant tout sujet plus commun ou partagé par ses pairs académiques, il favorise le développement personnel d'un monde fermé et obscur. On le décrit timide, étrange et repoussant. Toute activité sportive est pour celui-ci difficile. Au même titre que le stéréotype véhiculé par le mot geek, il est de plus en plus envisagé comme un gage de fierté et d'appartenance identitaire.

[4] Locution universelle, à tous points de vue.

[5] La Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) est une société de gestion des droits d'auteur. Elle a pour mission principale d'assurer la collecte et la répartition des droits dus aux auteurs, compositeurs et éditeurs de musique qui sont ses membres. La Sacem représente l'immense majorité du répertoire musical, avec 153 000 sociétaires et plus de 90 millions d'œuvres représentées.

 



01/02/2017
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