Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Entubé à Toulon : Pâques 2017

Suite à une crêpe andouillette, je me suis retrouvé face à la Mort, avec une douleur aiguë au p'tit bide. La Mort, à défaut de preuve tangible[1], fut ridiculisée et rebroussa chemin. Docteur, VSAB, urgences Toulon ... quand même. Les "Urgences" sont en fait l'entrée principale, le terme est totalement obsolète et inapproprié. Une vingtaine de brancards attendent. Dessus, le tout-venant : des souffrants, des tire-au-flancs, surtout des tire-au-flancs. Je ronge mon frein mais ne me doute pas qu'en fait c'est le jour premier d'un Bad Trip. Attente, infirmier, attente, autre infirmier, attente, médecin, attente, inscription, attente, scanner, attente, renseignements, attente, anesthésiste, attente. –Vous avez une appendicite grave [c'est pire  qu'aiguë, mais moins douloureux que circonflexe]. On m'opèrera demain. Pauvre Nathalie se fade tous les interlocuteurs et vas-y, explique-leur que je suis plus particulier que je ne paraîs. -Vous savez, SLA ? -Quoi ? -Charcot, ça vous parle ?  -Mmm, oui je vois... Les mecs se tournent vers moi et me parlent très fort en petit-nègre, en faisant de grands gestes. Habituel. Il est vingt-trois heures quand on m'annonce : -Vous partez au bloc, maintenant. On est en vrac, douze heures de démarches, jamais une chaise pour Nathalie, pas mangé, bref une journée bien perdue. L'endormissement est problématique, il se peut que mon corps ne respire plus. On nous parle des volontés anticipées, super pour Nath qui en peut déjà plus…

Je me fais entuber bien comme il faut, sensation horrible au réveil, comme si on m'avait bouché les poumons. On me redirige vers le service de réanimation. Il est cinq heures quand Nathalie a le droit de se coucher. Elle aura envoyé 200 SMS dont trois nécessaires et utiles.

Huit "repas" sans mon traitement habituel. Mon cerveau turbine à fond, j'ai carrément des acouphènes. Mes yeux ne veulent plus se fermer. J'aurai dormi quatre heures sur trois jours. Mes membres s'endolorissent sur les points d'appui, la douleur est insupportable. Le bouton d'alarme est trop dur pour moi, un comble pour cet établissement moderne, je ne peux pas appeler à l'aide et ça n'inquiète personne ! Une seule solution : attendre qu'on ouvre ma porte et ignorer la douleur, ce qui m'est impossible. Mon ventre me lance des couteaux à chaque bulle d'air et la sonde urinaire enfoncée dans la bite me fait pisser des sagaies[2]. Le connecteur carré de la sonde me rentre littéralement dans la cuisse. Les différents intervenants [j'ai arrêté de compter à 150] ne me comprennent pas et n'ont pas de temps à perdre avec moi. Mes tentatives de communication sont ignorées, on ne m'accorde aucune crédibilité. Lorsque l'équipe de réanimation me ramène au troisième, j'entends chuchoté : -"Bon courage ! ". Sympa. Connard !

La douleur n'est rien à côté de la frustration, cet enfermement permanent, ce repli forcé. Je sais pertinnemment que ce n'est pas de leur faute s'ils ne me comprennent pas. Ma SLA m'a totalement emprisonné. Le corps est couazi mort mais la tête fonctionne plein tube. Je commence à me faire une idée du problème, et en pleine conscience. Lorsque l'infirmière continue à me poser la même question alors que je fais tout mon possible pour lui parler, j'ai la rage !  Exemple : l'aide-soignante relève mon dossier alors que je suis couché sur le côté. Je suis totalement mal positionné et je fais de mon mieux pour lui faire comprendre. Elle : -Vous ne voulez pas le repas ? Allo monsieur ! Comment lui expliquer que je crains la fausse route fatale et qu'allongé je ne peux rien déglutir ? Seuls le temps et ma patience m'aideront.

Par contre, le reste du corps offre moins de résistance et le personnel se l'approprie assez rapidement, surtout mon chibre menu. Elles savent y faire et le calibre est annoncé à voix haute sous forme de référence, ainsi j'ai un "modèle 15". L'échelle va d'où à où ? De zéro à seize? De quinze à cinquante? C'est-à-dire que pour un mec c'est important de savoir ça, oui madame. J'ai beau eu essayer de penser à un truc affreux pendant la toilette intjime, Samia a eu droit à une belle érection. C'est que ce n'est pas désagréable ce tripotis... Bah, ça doit leur arriver de longue, je me disculpe avec cette idée...

Macron-Le Pen : nous voilà bien barrés. J'écoute l'info en continu. J'ai râté le premier tour, fais chier ! Moi qui tenais tant à soutenir Lassalle, maintenant que le premier tour est passé il n'y a plus aucun suspens… Aller voter contre Le Pen, c'est pas le même plaisir. Un des côtés positifs à être un légume végétatif c'est de pouvoir écouter la radio 24h sur 24, et vu que je dors 10% du temps, j'accède aux programmes nocturnes. La plupart des gens ici sont étonnés de voir la télévision éteinte, je leur dirais que pour écouter un débat politique l'image ne sert à rien. Moins de pub, plus de musiques, et des documentaires formidables : écoutez la radio ! Par contre, -C'est quatre euros par jour la télécommaaande. –Mon mari n'a plus l'usage des ses mains… -C'est quatre euros par jour la télécommaaaande… -Nath, paye, ça ira plus vite.

Ce matin j'ai eu droit au duo d'aides-soignantes les moins intelligentes du CHU, à elles deux, elles totalisent moins de neurones qu'il ne m'en reste. Ça vole très très bas. Elles s'installent comme si je n'étais pas là et râlent sur leur quotidien, façon poulailler à la Souchon. La préparation de ma purée nécessite soudainement quatre mains, alors que j'ai attendu et que personne n'est venu pendant deux heures… Le kinésithérapeute roumain [l'archétype de l'inconnu qui effraie les adhérents du FN, il ne ferait pas long feu à Coti, peuchère] est génial et comprend absolument tout ce que je baragouine, preuve que tout est dans l'oreille et que le voyage ouvre l'esprit. Son contact transforme ma journée, merci Cyprien, t'es en or mec !  Sainte Musse est un hôpital récent très bien pourvu et agréable, dans sa farandole d'inévitables cagoles et d'obèses, partjiculièremang au troisième en chirurgie viscérale. Ici le 80/20 c'est l'anneau gastrique, en passant par les Urgences. Mon lit, comme tous les lits, comporte cinq commandes avec huit boutons pour seize actions différentes, un matelas à air comprimé avec une gestion de la pression variable en permanence afin d'éviter la formation d'escarres. On est loin des lits en acier d'époque. Comme dit Pite -Vas te faire soigner en Afrique noire, et on reparle de ton malheur... C'est vrai, il a raison. Par contre, je suis consterné par la quantité de déchets que je génère, tout est devenu jetable ! Un pourcent de métal, un pourcent de papier, et 98% de plastiques et matières non recyclables. Mon urine part dans une cassette disposable réalisée en cinq plastiques différents qui partiront grossir la montagne de Wall-e. Une simple bouteille en verre suffirait. Chaque pansement génère un moulon de déchets, chaque toucher équivaut à deux gants jetés.

Pour l'alimentation on tartine à coup de serviettes en papier glacé les diverses purées sur ma pilosité faciale, chacun accusant le précédent intervenant. Je me retrouve avec un échantillon de moquette en coco sur la face, bien raide, on dirait du bois. Pourvu qu'au prochain repas quelqu'un pense à utiliser un gant en tissu avec de l'eau…

Dernier jour déjà. La communication restera mon pire souvenir. Parmi les centaines de soignants rentrés dans ma chambre seuls quelques-uns auront saisi l'intérêt de l'Eye-Ollie, mon communicateur à poursuite oculaire. L'installation leur est si difficile que dès que le calibrage est amorcé ils fuient vers le patient suivant, du coup je n'ai plus personne à qui parler et surtout personne pour entendre la description de tel ou tel problème. On appliquera la procédure : -Vous avez mal? Si je pouvais, je répondrais : –En fait, espèce de conne, je n'ai mal nullepart, c'est juste qu'en mettant mon buste droit, je peux mieux respirer, et comme je tousserai moins, j'aurai moins mal à mes cicatrices, mais ça tu l'aurais su si t'étais pas partie comme une feignasse qui ne veut surtout prendre aucune inititive… Mes jambes se barrent pendant une manipulation, je me retrouve assis, enfin pour la première fois depuis huit jours. Ça fait un bien fou. A mon avis les maux de tête sont liés à ma position allongée en permanence. Comment leur dire ? A chaque appel, lorsque j'arrive à appuyer de l'orteil sur la sonnette - nota bene, un sous-fifre débarque pour éteindre l'alarme. Ensuite seulement on me demande si j'ai mal. Quelque soit ma réponse le sous-fifre repart en me disant -On va s'en occuper. C'est pire qu'un répondeur téléphonique. Bref, si tu appelles pour éteindre la télévision c'est pareil, tu attends, point. Ici on laisse son cerveau au vestiaire, on suit la procédure. Je ne me suis pas levé depuis une semaine pourtant on a nettoyé ma salle d'eaux huit fois, envoyant un bon litre de détergent aux égouts.

Pete et Nick sont passés me voir. Dans leur besace il y avait un aïoli, des revues pornos et un nécessaire à rasage. Je me suis tapissé la paroi intestinale d'aïoli, jusqu'à avoir une haleine fluorescente et radioactive. Les filles nues ont fini arrachées et scotchées sur les murs de la chambre, tout le personnel du CHU est venu les voir. Puis j'ai eu droit au moment de disgrâce classique avec de la mousse à raser sur la tête entière, photo et rasage. Merci mes potes, après quatre jours à soufrer le Marty, mon trouillomètre est bien remonté à niveau. Nathalie et mon père ont alterné les visites, avec des tapenades et toutes sortes de mets qui rendent nostalgique, ramenant les purées de spationautes au rang zéro. Il me tarde de boire un bon rhum vieux avec une clope roulée, le nirvana, je vais syncoper. Le docteur a décrété avec son accent probablement ouzbèque : -Le patient il s'en va, mais veillez à conserver les posters d'infirmières ....

 

Maison, douce maison. Quel panard de retrouver un feu de cheminée qui crépite, les mouches et les moustiques, le chat qui s'en fout de tout, la douche avec de l'eau qui coule, le café qui a le goût du café et pas d'un erzatz lyophilisé de pneu, ma radio sans brouhaha réverbérant d'infirmières syndicalisées, l'air non conditionné qui sent la nature, la position assise, les crudités, la sauce chien, mes Tabascos, le rhum vieux, mon chiotard, l'assiette en matière minérale, le yaourt nature en pot de verre non jetable, les bras de Nath sans qu'une voix me découpe le tympan pour parler à l'infirmière dans le couloir, les vêtements, le vin rouge et l'autre chat qui s'en bat les couilles de tout également.

Home sweet home. A tantôt.

 

[1] The meaning of life, Monty Python, Terry Jones, 1983.

[2] Après l'amour, pisser sagaies… Gainsbourg.

 



27/04/2017
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