Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Gloire matinale : Vendredi 23 septembre 2016

     J’ai très mal dormi. Toute la nuit à tourner dans les draps, ou plutôt à ne pas pouvoir tourner avec les bras et les jambes endoloris. J’aurais dû prendre un Aspro hier soir mais j’avais mal nulle part. Déjà que j’avale une montagne de médocs, faut en plus prevoir l’imprévisible ? Six heures du matin, plus moyen de fermer l’œil. La chambre pue le four oublié que Nathalie a heureusement intercepté à son retour. Les courgettes préparées avec amour par Victor ont tristement fini en Carbone 14. Nath borde mon corps dégarni et allume le poste de radio, c’est mort, adieu rêve. Malgré tout je rêve, à nouveau, après des années sans le moindre souvenir nocturne. AZF[1] il a quinze ans pile, le journal rappelle les faits, je me souviens exactement où je travaillais, comme lorsque les tours tombaient à New-York.

     Françoise frappe à la porte avec la ponctualité d’une Rolex. J’ai mal partout et la tête dans le cul (tiens là Siri[2] ne propose rien), mais Françoise est tombée du lit aussi : ouf, un partout. Elle me laisse encore mijoter un peu, le temps de préparer quatre bricoles dans la cuisine. Puis, il faut bien s’y mettre. Elle me tire la couette dans laquelle mon corps s’est emmailloté. Ce verbe je l’aime bien, on ne l’utilise que dans les églises, une fois par an. Franchement vous l’utilisez souvent vous ce verbe ?  Bref, une fois nu, elle me bascule en position assise d’un geste bien particulier qui relève d’années d’expérience, là je me conditionne mentalement à abandonner tout espoir de somnoler davantage, et puis je me pèle le nœud ! Il s’agit de me mettre un truc sur le dos, on habillera le reste plus tard. Elle me tire par les épaules pour me mettre debout, là mon corps s’inscrit en faux. Mes jambes dansent frénétiquement jusqu’à cramper, puis éventuellement mes talons finissent par toucher le sol. Ma colonne vertébrale met quelques secondes à comprendre ce qui lui arrive puis capitule également. Maintenant que je suis debout, il faut s’asseoir, dins lou fautèu[3]. Opération Guibole, genoux contre genoux sinon je me barre en loucedé, et là pour me relever, mon pauvre… j’te raconte pas ! On peut se diriger vers le p’tit dèj’. Mon stock de pilules m’attend, avec le fameux complément alimentaire, qui est un repas à lui seul. J’aime bien démarrer avec un yaourt « natchure » avec très peu de sucre mais il n’y en a plus. Donc on enquille une crème dessert genre Danette géante, enrichie en Téracalories. Ça permet d’évacuer les médocs. Là je suis repu, mais « Non non non Olivier, tu n’as pas assez mangé ! ». Comme si mon sentiment de satiété ne valait rien. Et vas-y enquille encore un gros bol de flocons d’avoine ! L’appétit venant en mangeant je me laisse tenter par un œuf en plus, soyons fous. En réalité, j’ai juste envie d’un café noir et d’une clope, quand je repense à toutes ces années où je déjeunais chez Annie avec juste un « allongé »…Maintenant je ne branle plus rien et je mange dix fois plus, va comprendre ! Une fois gavé comme un canard, j’accède au statut de fumeur. On sort sur la terrasse se caler au soleil, moi ma Marlboro light estra-lôngue, elle sa Winston pour hommes. Sous mes pieds le béton frais, les fourmis ne sont pas encore au boulot, c’est le Sud, elles démarrent quand il fait bon, pas connes. Le soleil m’éblouit, je dois avoir la tronche de Forest Whitaker (ou Paul Preboist, selon arrivage).  Moment privilégié de silence, la nature se réveille. Au loin un léger bruit sourd des machines de la coopérative vinicole, une tronçonneuse 2-temps, mais surtout le doux bourdonnement des abeilles. Lorsque le capital vitamine D est remis à flots, il est temps de passer au lavage. Je soulève un peu les jambes pour qu’on me roule vers la douche. « WC ? Douche ? » Demande Souaze. J’essaie d’évaluer le ratio besoin / envie sachant que si je zappe le gogue je devrai assumer tout besoin ultérieur, du moins jusqu’au prochain visiteur (et encore tout le monde ne sait pas y faire pour défroquer un tétraplégique mou et muet). Je me suis fait piner trois fois, à vider ma vessie sur place (façon dégazage en mer) n’ayant pas réussi à attendre une assistance. Ça craint ! Donc, désormais je fais dans le préventif, mais ce n’est quand même pas évident d’y faire quand t’as pas envie. Le passage au toilettes permet également une transition vers la douche, la cuvette étant très haute, le relevage est aisé. Dépôt des vêtements et du bracelet alarme, et en voiture Simone ! La douche est une suite de gestes parfaitement rodée avec une attention particulière au moment de se remettre debout. Mes jambes étant aussi stables que des spaghettis bien cuits, chaque transfert requiert une concentration absolue. Nos respirations changent, là on ne rigole plus. Une chute serait fatale. Avant je pouvais encore marcher vers le lit mais maintenant les trois mètres se font en fauteuil roulant. Monte, descend : elle m’assoie sur le lit pour finir le séchage, j’aime cet instant, on est à deux minutes de pouvoir communiquer ! La brosse qui me ratisse le scalp me donne des frissons, comme le coton tige au fond de l’oreille, trop bon ! « Slip ? Pas slip ? » J’ai le choix. Je reconnais avoir une tendance aux burnes libres mais depuis que je reste assis toute la journée le risque de se coincer l’ensemble est largement accru. Montre antipanique, lunettes nettoyées, Crocs : ecce omo ! Souaze me roule vers le bureau, éteint le transistor matinal, allume Cap Canaveral[4] et me voilà prêt pour communiquer, enfin. Je calibre l’Eye-Ollie[5] et lui adresse un remerciement avec ma voix synthétisée ridicule à souhait. Ma journée peut commencer. D’ici à l’arrivée du kinésithérapeute j’ai une bonne heure pour éplucher le courrier des lecteurs, c’est que j’ai Paxa Afoute moi…

            L’apprentissage de Windows est terminé, je suis au point. J’ai trouvé la solution : mon Mac démarre tout seul comme un grand, je bosse dessus tout le matin puis je redémarre sur Windows pendant que je déjeune pour écrire avec le Tobii l’après-midi. En fin de journée je redémarre sur Mac, trop bon. J’ai le beurre et l’argent du beurre. Ow, y’a rien là ?

A tantôt.

 

 

 



[1] Azote Fertilisants : L’usine AZF de Toulouse est détruite le 21 septembre 2001 par l’explosion d’un stock de nitrate d'ammonium, entraînant la mort de 31 personnes, faisant 2 500 blessés et de lourds dégâts matériels.

[2] Siri est le robot qui parle dans les iPhone Apple, et par appelation générique toute machine communicant avec l’humain (là, le dictionnaire prédictif du Tobii scandinave)

[3] Je prétends parler Provençal, « fautèu » est une invention, mais si on pose bien l’accent tonique sur le ’è’ ça se place à merveille dans une conversation.

[4] Mon bureau qui ressemble plus à un pupitre de la NASA qu’à un bureau.

[5] Nom donné à mon « appareil à communiquer » : la tablette Eyegaze Edge de LC Technologies Inc USA, équippée d’une poursuite oculaire et d’un synthétiseur vocal. C’est le seul communicateur oculaire compatible Mac.



23/09/2016
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