Le journal d'Eye-Ollie

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L'homme tronc : Samedi 1er Octobre 2016

     Mon corps n'est plus. Seule ma tête semble encore vouloir mordre dans le quotidien. Tout à l'heure j'étais assis, de biais, dans mon fauteuil "manuel", pour fumer ma clope du soir, et puis je me suis dit : "Allez, je me lève, et je pars en marchant !". Il m'arrive d'avoir ce genre de pensée, sorte de réminiscence d'un passé pas si lointain. Mais à vrai dire, je n'ai même plus la force de me relever, ni de plier mes jambes : je suis devenu un homme-tronc. On me bouge d'ici à là, puis retour au point de départ. Donc, cartésien que je suis, je me dis que ce corps devenu inutile est obsolète, encombrant quoi. Si je compte ce qui ne sert plus à rien, on pourrait faire un bon ménage : deux jambes, deux bras, une paire de couilles, trente-deux dents, une chevelure, des poils par milliers, deux cordes vocales… je sais moi ? Si on enlevait tout ça on gagnerait bien quarante kilos. Même Victor pourrait me soulever. Je ferais un mètre, pour trente kilos, ratio crédible. Pratique pour m'installer en voiture, plus d'ostéopathe pour Nathalie, plus besoin d'un combi VW, n'importe quelle voiture ferait l'affaire. Il faudrait acheter un tabouret de bar pour m'installer, sinon j'y verrais plus rien. Plus de pieds qui puent, plus de fourmis sur les jambes. On garderait les fesses, ma femme aime bien mon petit cul, et puis sinon je serai posé sur ma bite, c'est moyen pour l'équilibre. Je demanderai à Mess' de me faire un lit de 100X50 CM, amplement suffisant, puisque je n'aurais plus de bras pour me retourner. Je me ferai inscrire comme volontaire dans le lancer de nains[1], avec une poignée dans le dos. J’adore cette discipline. Plus besoin de brosse à dents, de gouttière nocturne à la Mohamed Ali, plus de brosse à cheveux, de shampooing, démêlant, sèche cheveux, plus besoin de couper les ongles... Plus de pantalons, de pulls, de chemises, de vestes. Sacrées économies ! Un sac de couchage raccourci suffira l'hiver, l'été on pourra me mettre dans un sac à main en toile. Sur la plage, il suffira de me tanquer[2] dans le sable, et les voisins de chercher une caméra cachée... J'imagine bien tomber en avant alors que tout le monde est parti se baigner : "Ça va Monsieur? Vous voulez un coup de main?! Eeuh, enfin, je vous relève ?...". Pour me baigner et/ou me laver un banaston[3] fera l'affaire.  Bon, je vous l'accorde, pour tenir assis sur un WC c'est pas gagné. Peut être en travers, en relevant l’abattant[4], si on me plante dans la cuvette, mais j’aurais le zguègue qui trempe.

     Je pourrais faire des peintures avec un pinceau dans la bouche, puis vendre mes oeuvres sur les marchés de Noël, avec marqué au dos de la carte (dans sa pochette en polypropylène cristal) "Peint à la bouche, Oeuvres Caritatives, Vistaprint". Ben ouais, les aandjicapés (c’est comme le reste, ça se lave), ils vont au moins cher comme tout le monde, Vistaprint ça suffira bien, et puis ces peintures sont bidon. Pour rester toute la journée à attendre les clients, je n'aurais plus froid aux mains, ni aux pieds. Au sujet de petits profits, mon fauteuil roulant électrique est reparti à l'usine pour problèmes d'autonomie. J'ai demandé à profiter de l'occasion pour voir si on ne pouvait pas adapter une commande évolutive (ma main n'étant plus au top, va falloir trouver autre chose). Invacare m'a poliment envoyé le devis : 2400€ à ma charge. Pour changer, en gros, le joystick. Là on est bien dans le monde de l'entreprise, d'abord faire des profits, après on discute.  Aucun scrupule à extorquer ('escroquer' serait idoine) les handicapés. On me remettra deux batteries au plomb à trente euros, et c'est reparti pour six mois. SAV[5] qui m'aura privé d'autonomie trois semaines, la prochaine fois j'irai chez Pravaz, il est autant compétent qu'Invacare et nettement plus rapide. Mais revenons à nos moutons, on était où déjà ? Ah oui, l'homme-tronc. Et bien, je pourrais refiler mes jambes à Mimi Mathy, ça lui changerait de look. Bonne chance pour les ongles des orteils ! Faudrait lui refiler les bras aussi, sinon ça va faire bizarre. En un claquement de doigt et un peu de poudre d'or (en plug-in sur Final Cut Pro[6]) Joséphine l'ange-gardien va enfin grandir, à 60 ans.  Je refilerai mes cordes vocales à Etienne Daho.

     Pour les testicules, vu que je ne m'en sers plus, je les lèguerais à un ami qui s'occupait de moi à Hossegor. Il semblait jaloux, vu qu'il qualifiait les siennes de "noisettes à côté des tiennes". Il en aura quatre, de quoi s'amuser.  Moi je pourrai enfin m'assoir (et tenir debout, haha) sans me coincer l'accastillage dans les plis du jean. Certes, je vous vois venir : "Que de bassesses, tout ce charabia vulgaire..." ; OK, passons aux dents. Vu que je n'arrive plus à mâcher (du moins, c'est trèèèès long et je m'étouffe un coup sur deux), on me mouline les aliments. Donc les dents ne servent plus à rien. Leur "dépose" risque de prendre un certain temps, je vois déjà le dentiste râler, avec ses plannings de vingt-minutes-maxi par client, y compris l'anesthésie et la lecture de la Carte Vitale. J'ai jamais compris pourquoi il fallait absolument caser trois patients par heure, sûrement pour gagner plus de fric. Donc : "M. Brenkman, je suis navré, mais le prochain rendez-vous sera en semaine quarante-huit (comme si un être humain comptait des semaines), et il faudra encore trente-et-un rendez-vous.", me lancera d'une voix fluette l'assistante nunuche du Dr Tooth. Son quotidien c'est cette salle d'attente moisie, avec un poisson dans son bocal et le bruit de la pompe à aquarium, et ses Post-it™ fluos sur le PCgris-Windows'98. Pour le coup, je pense qu'il vaut mieux garder mes dents, parce que me fader encore trente fois ce cirque, non merci. "C'est pas moi, c'est le système, vous comprenez ?". Pour une fois ça m'arrange. Au fait, je n'y ai pas réfléchi... J'y serais allé avant ou après m'être fait couper les membres ? Plutôt après, j'aime bien le faire chier le dentiste. Je n’aurais plus pu me relever pour cracher, j'en aurais mis partout. Ça lui apprendra à jouer un rythme (de supporter de foot) sur mes dents avec sa roulette, il est cramsen ce Charlie !

 

On va remettre tout ça à plus tard, j’ai encore des êtres chers à embrasser.

A tantôt.

illie

 



[1] Le lancer de nain ou « midget tossing » est une attraction d'origine australienne, pratiquée habituellement dans les bars ou discothèques, consistant à lancer un nain (coiffé d'un casque et portant une tenue rembourrée) le plus loin possible sur des matelas. Voir là pour la règlementation.

[2] De l’occitan « tanc » signifiant ‘bout de bois’. Le verbe tanquer signifie ‘planter’ en Provençal. Au jeu de la Pétanque (pieds tanqués) il signifie ‘joindre les pieds dans le rond’.

[3] Le banaston est une appelation sudiste (de la Provence à la Catalogne) pour un panier de grande taille utilisé pendant les vendanges. Ils sont devenus en plastique, et servent aujourd’hui principalement de contenant à détritus, de poubelle.

[4] Private Joke, une fois n’est pas coutume : mon ami Pit prétend qu’un abattant de WC sert à « rabattre  les odeurs » -texto. D’ailleurs Pit dit un « rabattant ». Faut l’entendre pour le croire ! Il est con ce Pit !

[5] Service Après Vente 

[6] Final Cut Pro : Logiciel développé par Macromédia et racheté par Apple fonctionnant sur plateforme Mac OSX pour le montage vidéo virtuel. Il a été un pionnier permettant le montage en DV natif, et reste à ce jour une solide référence en la matière.



01/10/2016
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