Le journal d'Eye-Ollie

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Les douilles au chrome-vanadium : Dimanche 2 Octobre 2016

          Patrick venait me voir une fois par mois. J'aimais débusquer les nouveautés parmi l'outillage, parfois un peu "gadget", mais toujours le fruit d'une réflexion de travailleur, répondant à un besoin réel. Berner, société d'outillage spécialisé, fait fabriquer la plupart de leurs produits en Chine, comme tout le monde. Cette fois-ci Patrick Gattini déboula dans ma rue avec une servante rutilante "bleue Berner" dans laquelle il avait fourré tous ses articles de démonstration et ses catalogues. Les nouveautés du mois étaient deux pistolets à colle. Le premier à accus, lourd, délivrait de la colle polyuréthane. Enfin ! Je l'empoignai immédiatement et appuyai sur la gâchette : fatalement une giclée de colle finit sur ma chaussure, je décidai de la laisser mousser et durcir avant d'y toucher, puisque, à moins d'y consacrer un litre d'acétone, il n'y aurait rien eu d'autre à faire. L'autre "Glue-Gun" était un modèle manuel très beau, délivrant de la colle vinylique pour le bois. Ce lot, il me le fallait, je demandais donc le prix à Patrick. Comme d'habitude il me fit poireauter sans répondre à la question. Il me présenta les ventes à grosse marge, toujours comme d'habitude. Je mis court à la conversation, sur quoi il décida de partir vers le client suivant. Patrick finit par m'avouer à demi-mots le prix de la promo : 609€HT l'ensemble, sur quoi il ajouta qu'en commandant également un jeu de douilles à cliquet, le montant total serait arrondi à la baisse. Tactique usuelle. Il ouvrit le tiroir du bas dans lequel je vis deux cartons plats tous blancs. Le type d'emballage typiquement chinois : sans aucun intérêt, ni attirant, ni explicite. Le jour où les chiintoks feront des emballages à l'américaine, il n'auront plus rien à craindre, le marché mondial leur appartiendra. En fait, le jeu de 200 pièces au chrome-vanadium était censé garnir un tiroir de la servante, d'où l'absence d'un coffret en dur. Je refusais une dernière fois sa proposition, en pensant au système de marges inventé par le service commercial de la boîte, évidemment toutes ces remises "au taquet" avaient été calculées au préalable : personne ne vend à perte. Patrick me connaissant ne s'offusqua pas, refermât le tiroir et partit d'un air décidé en poussant sa servante à roulettes. Je l'accompagnai vers sa voiture, dès fois qu'il y eusse encore eu un "goodie" à gratter... Au bout de la rue, il me dit "Regarde !". Il prit de l'élan, et poussa violemment la servante en avant vers la place en haut de la rue. Le pavement lisse de la place formant une courbe en pente, le but de Patrick était de court-circuiter la course de la servante pour la récupérer en bas, et de fait, me démontrer le bon fonctionnement des roulettes et la robustesse de l'ensemble. Mais la course ne se fit pas comme prévu, la servante descendit tout droit, prit un élan considérable, et alla se fracasser contre la porte jouxtant la boulangerie de Pascal. Le bruit de l'écho dans le couloir derrière la porte résonna sur toute la place. Une personne ouvra la porte, éberluée par les dégâts, il y avait des douilles chromées absolument de partout ! Je me dis intérieurement : "T'avais qu'à pas faire le con, et puis merde, chacun son boulot, c'est les risques de ton métier, mec".

          Patrick me fit une dernière démonstration et ferma tous les tiroirs. Il posa son gros catalogue sur la servante et me dit "T'inquiète pas Olive !". Il poussa sa servante à travers la pièce remplie de monde : des notables, des grandes femmes élégantes en robe de soirée, une flûte de champagne à la main. Tant pis pour ce soir, il y aura bien d'autres opportunités pour me vendre du matos pro au prix fort. Par pitié je pris le catalogue lourd dans mes mains pour l'aider à regagner son véhicule. Le sol du hall était très lisse, en sorte de dallage poli, brillant comme un miroir, façon aéroport. Patrick me refit le coup, non vacciné par l'échec de la place : il me dit "Regarde !". D'un geste ferme il lança la servante en avant vers la sortie. Un rail au sol servant à guider les portes coulissantes automatiques, bloquées en position ouverte pour l'évènement, séparait le hall d'accueil du perron formé de quatre marches. La servante buta sur le rail et, avec l'inertie fit un salto avant, pour dévaler les marches et s'exploser littéralement en contrebas ! J'éclate de rire, des outils jonchant dans tous les sens, les douilles au vanadium roulant de partout ! Je me tourne vers Patrick et lui dis en pouffant de rire "T'es vraiment trop con ! Tiens, ton catalogue, lui au moins il est pas en vrac !" Je me réveille en rigolant, j'ai du mal à me retourner, il doit être cinq heures du mat'. Je ris, je me souviens d'un rêve, c'est exceptionnel : demain sera un grand jour.

A tantôt.



02/10/2016
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