Le journal d'Eye-Ollie

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Ma Baker (Part I) : Jeudi 3 Novembre 2016

Ma Baker  (Part I) : Jeudi 3 Novembre 2016

 

     Mais non, j’suis pas mort. Juste déconnecté pendant une semaine. Deux plutôt, le temps d’envoyer cette diatribe en ligne. Débranché, unplugged, détaché, séparé de mon communicateur, de la toile du ouèbe.

Mais pas séparé de ma moitié puisque c’est elle qui nous a tous embarqué à bord du vaisseau amiral noir olive, j’ai nommé The O-Team[1] au complet, à bord du Véwoué combi « especialmente aménagar para personas a movimiento reducir »[2]. Oui, on revient d’Espagne, les accents ibériques résonnent encore dans nos oreilles. Mon agent de voyage personnel nous a concocté un road-trip dont elle a le secret. Il y avait bien vingt-cinq ans depuis notre périple à travers les oliveraies interminables d’Andalousie. Déjà à l’époque, elle tenait les carnets de route de nos explorations les plus lointaines.  Il lui faut jongler avec les emplois du temps des minots pour arriver à trouver une (petite) semaine commune, et puis il ne suffit pas de cliquer sur Trivago pour dénicher le bon plan : ça, ça vaut pour les couples sans enfants (les pauvres). Non, là, dès que tu coches la case «handicap», comme par hasard, y’a plus dégun. Et comble du comble, il vaut mieux appeler pour s’assurer que la douche est vraiment de plain-pied, ou que l’ascenseur n’ouvre pas en angle etc.… je te racontes pas. On commence à avoir une sérieuse collection de déconvenues. C’est là que mon Isabelle est la plus forte : c’est que, c’est un métier agent de voyages ! Et nous v’là partis. Evidemment, je n’ai pas chié depuis une semaine, mais c’est un détail, à l’échelle de l’organisation en amont. Toutefois un peu flippant, quand on considère le nombre de circonstances favorables nécessaires pour faire déféquer un handicapé un peu dignement. Allons bon, je survivrai à cette épreuve, me dis-je.

     Passé le péage de Lançon, une sensation de vacances se dégage dans l’habitacle : la radio hurle à bloc et les tablettes y vont de leur liaison en dent bleue, c’est la modernitude, je m’y fais lentement. Soupir…  A Montpellier on récupère Claire qui s’autoproclame « Barracuda ». Non, il n’y a vraiment aucune ressemblance physique, je sais. Direction Mèze, première halte chez les Boparan.  Vu l’accessibilité des lieux, il est préférable pour nous de dormir à l’hôtel. Celui-là, je me souviens l’avoir vu se construire en deux ans, à tout casser ; et moi de pester contre la promotion immobilière dans cette petite ville charmante. Je n’ai pas changé d’avis depuis, mais plutôt de corps. Il s’avère avec du recul, que l’accessibilité y est optimale, c’est un plus. Pas d’ascenseur, portes coulissante, largeurs de passages convenables, pas de seuils, sanitaires au top… c’est là que j’apprécie ces fameuses normes que j’ai dénigré tant d’années. Après, faut pas vouloir le charme en plus : baies vitrées, ouvrants en PVC, grès cérame à outrance, Parex et baguettes d’angles en plastoc, éclairage fonctionnel… bref, plus laid tu meurs !

     Jeudi, on est en place, chacun à son poste. Claire prend littéralement possession de la programmation musicale avec ses playlists d’ados-soda en streaming[3]. La radio n’est plus. Spotify killed the radio stars. A l’occasion on a droit à une « musique de vieux » avec des trucs du genre Cindy Lauper et son tube éculé Girls wanna have fun agrémenté de SON solo de clavier le plus naze du monde (mais que tout le monde connait par cœur). J’ai compté sur une semaine un seul morceau digne : un bon vieux Herbie Hancock. La tendance est plutôt au H’Air B&B, en appli sur smartphone.  Autant dire que je ronge mon frein sur ces sonorités modernes dépourvues d’instruments de musiques, calées à 120 BPM et aux mesures inexorablement multiples de quatre. J’apprends à compter jusqu’à quatre, en 4G, c’est chébran, en mode boucle. L’énergie se dégageant des deux ados (Victor n’est pas encore arrivé à ce stade, Dieu merci) se traduit par un flot verbal incessant où se mélangent les « en mode truc », « en mode bidule », « genre », « style », et bien sûr les salves fratricides du type « T’es comme le H de Hawaii, tu sers à rien !», ou encore « Tais-toi pour voir…. Ah oui, c’est mieux ! »

Première escale à Castelnaudary pour faire quoi ??? Manger un cassoulet bien sûr ! En bonnet de forme. Les portions sont immenses, un régal ! Voilà un bon début, Thomas se pète le ventre. Il est sec comme un fil de fer et mange deux fois plus que moi, incroyable. Séksa bèkte les ch’tis ! L’étape suivante est Lourdes. Oui, ça sent le cliché, avec mon fauteuil roulant, je vous vois venir... 15000 habitants, 230 hôtels ! Le nôtre est moisi à souhait avec sa chambre PMR à l’étage, modifiée pour pouvoir garder ses deux étoiles, probablement. La finition est remarquable toutefois, chapeau bas au carreleur, tous les détails comptent.  Le froid pyrénéen s’invite aussi, on se pèle grave le nœud. Une sortie nocturne nous amène fatalement à la grotte magique sur laquelle s’est bâtie toute la ville. Une messe en plein air devant le sanctuaire fédère des chrétiens du monde entier, sous la lumière de centaines de lampions. Respect. Les cierges se brûlent ici dans des encensoirs gigantesques conçus pour avaler six cent tonnes de cire par an, soit environ 1600 KG par jour en moyenne. Non mais ALLO quoi ! Des équipes municipales (tels Yves Sette avec Manu Aznar, vous voyez ?) se relayent H24 pour acheminer les cierges neufs dans les distributeurs, et évacuer les restants de cire fondue par brouettes entières. Lourdes est le seul endroit ou persiste ce métier appelé « feutier ». Les cierges vont de 5MM à 30CM de diamètre en fonction des budgets et des devoirs de mémoire, les plus gros arrivant sur un chariot, en procession. Les enfants s’émeuvent à cette grandeur de foi présente ici à Lourdes.

     Le lendemain matin est plus propice à la découverte des lieux, on place nos cierges avec une prière pour chaque cause. Je suis interdit de faire le con avec mon fauteuil, ce qui, évidemment se traduit par un outre passage apprécié des garçons, avec wheelings interminables (Tom a trouvé la position qui permet de se passer des roues avant) et crissements de pneus sur les dallages polis par les six millions de pèlerins annuels. La roche de la Vierge est ici littéralement usée par le toucher des mains !  On me propose le bain dans les eaux sacrées, j’y sens pas vraiment. Je me vois déjà sortir de l’eau du bain avec, au lieu d’une guérison, deux pneus neufs sur mon fauteuil. Non, pas nécessaire.

Direction l’Atlantique. Il fait très beau, notre conductrice propose de franchir les Pyrénées par les routes départementales, au lieu des sentiers battus en Télépéage. Ma catalane devient toute guillerette à la vue de ses montagnes d’enfance, et commente chaque végétal rencontré. Les enfants eux se soucient du réseau 4G et de sa disparition progressive. Je me marre. Leur autre inquiétude est le repas qui s’écarte inévitablement de l’heure : ils ont faim puisque c’est l’heure de manger. Qu’importe le paysage ou l’activité, l’heure c’est l’heure. Claire devient carrément mauvaise lorsqu’elle a faim ! Heureusement la maman des poissons a prévu des madeleines et des clémentines pour calmer les ardeurs.  Le col d’Aubisque force l’admiration du panorama sur les crêtes, et une halte s’impose au refuge, fort fréquenté. Les inscriptions sur la chaussée témoignent d’une étape récente du Tour de France. Ce n’est pas le Tourmalet, mais c’est tout comme, et je n’ai qu’une envie : enfourcher mon Peugeot et pédaler, putain ça me manque !!! Sa raaace cette SLA !  Une assiette de charcuterie et de fromages de pays remet tout le monde en phase. Claire regrette de s’être habillée en noir, il fait un temps à attraper un coup de soleil.  Les bidons d’eau « Lourdes » dégringolent dans les virages de cette route à vélos, et je titube moi-même tant bien que mal dans mon FRE dont la sortie à chaque escale nécessite un débarquement de tous les contenants derrière moi, plus une équipe de petites mains pour verrouiller les quatre tendeurs isofix[4].  Au volant c’est Michèle Mouton, sur Transporter long, 3 tonnes. Groupe sanguin AB, rhésus positif. Drapeau tricolore. Cap sur Anglet, petite bourgade entre Biarritz et Bayonne. L’hôtel est attaché à un terrain de golf, sur le bois de Chiberta, qu’on appellera Chibre-menu pour l’occasion. L’entrée impressionne avec ses SUV haut de gamme, et ses Ferraris. Mais au-delà du parking l’accessibilité n’est pas plus impressionnante que ça, et la finition est mauvaise, du moins pour un établissement quatre étoiles. On jette les valises et on se tire à Biarritz, ville impressionnante en nocturne, brillante de toutes ses illuminations sous le balayage du phare côtier. J’amène la tribu au petit port de pêcheurs où François et moi avions marché en 2015. Le resto recommandé par tous les guides Chez Gilbert sent le surfait et n’offre aucun accès PMR (blâme !), mais l’établissement voisin prépare des poissons tout aussi bien, même si les serveurs sont des surfeurs tatoués à la Igor d’Hossegor.  Premier contact avec l’Atlantique pour les enfants, et première fois à Biarritz pour notre guide qui se fade tout le transport. Ma muse tentaculaire doit aussi encaisser les remarques cinglantes de la grande (qui croit avoir découvert le monde), et calmer l’impertinence du cadet qui collectionne les embrouilles, et puis modérer la débilité du moyen en mode « je suis pas mûr, et je le reste » : y’a de quoi faire. Ma Gwendoline doit tirer sur tout c’qui bouge, sans cesse ! Avec ses bottes de gardianne sous sa jupe, elle a une Winchester prête à dégainer du gros calibre. Elle mérite ma cowgirl bottée, elle est la Ma Baker[5] des temps modernes, où la carte à puce a remplacé le Remington[6]. Quand tout ce petit monde est calmé, elle se fade la cigarette du mari, et remet sa casquette de chauffeur. Elle n’hésite pas à sacrifier son rouge à lèvres pour bien ruiner le pare-brise du con qui s’est garé sur notre espace de chargement bleu PMR, puis ramène ses oisillons au nid, même si le copilote ne sert à plus rien avec son iPhone déchargé.

     L’océan gronde toute la nuit, il fait un samedi magnifique. Je piste un peu la clientèle de l’établissement au p’tit dèj’. Y’a de la SICAV[7] ! Principalement des héritiers et des gens embourgeoisés. Les familles ont des enfants tirés à quatre épingles, habillés de marques. "Allez, vite Jean-Charles (5 ans), tu vas être en retard pour ta leçon de golf ! ». Au dehors, je dénote un peu avec mon chariot sans clubs et ma clop au bec. Là c’est plutôt pantalon blanc et petit pull en laine, col en V. Je m’installe pour observer cette frange sociale. Le parcours inter-trous nécessite de trimballer ses clubs, ce qui « fatigue » manifestement les femmes habillées à la dernière mode du golf, avec casquette blanche, double menton et cul informe. A ma vue, se crée une sorte de non-lieu de la pensée, un trou noir autour duquel gravitent politesse, honte, dédain, et fierté. Evidemment j’édulcore en tirant une tronche bien débile : un régal ce golf du Chibre-menu ! L’appel de l’océan ne tarde pas : une bonne promenade en bordure des vagues, les enfants découvrent les rouleaux et le royaume des surfeurs. Du coup, on appelle mon copain Michel et on part à sa rencontre sur Hossegor, place des Landais oblige ! Il est quinze heures et les enfants n’ont rien mangé depuis ce matin, je vous laisse imaginer l’humeur et la tronche de Claire. Revoir Michel est toujours aussi extra, il est grandiose. Il n’hésite pas à mettre les enfants en boîte et gagne vite leur intérêt. Ex-prof de sport reconverti au spectacle : il ne laisse personne indifférent. Bien sûr, on brosse un bon portrait de François, grâce à qui j’ai rencontré Michel. Le temps est encore au beau fixe, l’après-midi en plein cagnard finit par rétamer les plus intrépides d’entre nous, ça roupille sévère sur le retour, le resto du Chibre-menu fera très bien l’affaire ce soir. Un détail de taille pour mon auxiliaire de vie personnel, qui peut boire, sans conduire. Le personnel en salle attend notre départ et nous on n’est pas pressés, vacances on oublie tout.

A suivre …



[1] Appellation en référence à « The A-Team », plus connu en France sous « l’Agence Tous Risques ».

[2] Enfant, j’apprenais l’espagnol en lisant sur les cahiers de feuilles à rouler Zig-Zag orange : « Tirese la hoja con il movimiento de y vuelta ».  Cette phrase me servait à faire croire que j’avais quelques notions… On la plaçait n’importe où avec mon père, et on était espagnols.

[3] Le streaming (terme anglais, de stream : « courant »), désigne un principe utilisé principalement pour l'envoi de contenu en « direct » (ou en léger différé). Très utilisée sur Internet et sur les réseaux de téléphonie mobile, elle permet la lecture d'un flux audio ou vidéo (cas de la vidéo à la demande) à mesure qu'il est diffusé, puis remplacées par de nouvelles données. Avantages : un choix infini, et pas besoin de stockage. Inconvénients : on est tributaire du réseau, d’un abonnement si on ne veut pas de publicités, la réception en 3G/4G consomme beaucoup d’énergie, et la diffusion / réception des ondes en voiture (au maximum de la puissance) est discutable du point de vue santé. La technicité nécessaire est grande et complexe. Essayez de regarder un film en VOD avec une coupure de courant : formidable, non ?

[4] ISOFIX est une norme ISO d'ancrage pour les sièges pour enfants (norme ISO 13216-1:1999). Rien à voir avec les PMR, mais ça sonne bien.

[5] Figure criminelle, Kate Barker, surnommée Ma Baker, était à la tête d'un gang composé de ses enfants, spécialisé dans le rapt, les braquages de banque et la grande criminalité dans le Midwest Américain des années 1920. Son histoire inspira en 1977, le groupe Boney M à écrire un tube interplanétaire et inusable, je vous invite à le réécouter avec le lecteur musical du blog.

[6] Phrase de l’homme qui capte le mike et dont le nom possède le double A.

[7] Les sociétés d'investissement à capital variable (SICAV) font partie, avec les fonds communs de placement, de la famille des organismes de placement collectif en valeurs mobilières. L’expression « Y’a d’la SICAV » qui fut inventée par Bruno Vannier, signifie la présence de gens qui placent leur argent, et qui par conséquent n’ont pas de problèmes financiers pour survivre. 



05/11/2016
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