Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Me, myself and I : Dimanche 16 Octobre 2016

     P’tin, c'est grave le boulot que j'ai ! Bon je charge bien la mule, faut dire. Après avoir passé trois jours sur un fichier Maya[1], faut que je m'aère les deux neurones restants. Du coup on s'est fait un resto sympa. Un peu déçu au début, y'avait pas de tartare, pas de frites, ni pâtes, ni pizzas. Pas d'îles flottantes, de crème brûlée, de tira-mi-su, pas de gésiers de volaille, de salade verte, de saumon, d'entrecôte, de lasagnes, bref rien de connu. Au lieu de ça, des légumes frais du jardin tranchés finement, des « mises en bouche » incroyables, des mets d'un raffinement à exploser les papilles, accompagnés de vins choisis par mon ami Max, œnologue sur le tard. Bref, un vrai resto, où les serveurs ressemblent à des serveurs, intarissables sur la moindre question d'ingrédients ou de cépages, où le pain est fait maison… un régal ! Ça c'est du resto qui te change du quotidien. J'ai nommé l'excellente Auberge de l'abbaye**** à La Celle. Je vous recommande cette adresse, vivement. J'entends déjà les remarques "J'ai pas les moyens moi !", ébê c'est faux, parce que le souvenir que l'on garde d'un tel repas est mille fois plus grand que la somme de tous les restos flonflon des environs, qui servent tous les mêmes plats précités : METRO, « tout par gel » et consorts. Bref, j'assume ma négritude et quand je vais au resto, je me régale ! Qu'on se le dise.

     Ce matin, le soleil est revenu après trois jours de misère pluviale en alerte orange et tout et tout. Mais c'est ça qui est bien dans le sud, le beau temps revient toujours. Les oiseaux s’apostrophent l’un l’autre dans une délicate et complexe musicalité. Ça m’avait frappé le premier matin après la première nuit ici : plus de bruits de la civilisation mais la nature, dans toute sa splendeur. C’est un truc addictif, quand on y a goûté, on devient accroc. Après mon p'tit dèj' estouffe-aandjicapé (faut se les fader à jeun, la poignée de médocs et « son »  complément alimentaire), je me savoure une Malbac[2] au soleil. Nuages hollandais à la Van Gogh (ça sonne mieux que cumulo-nimbus), la rosée déperle de partout, c'est spectaculaire. Le trampoline fume, comme les troncs d'arbres et le mobilier de jardin. Hier je visionnais un tutoriel sur la reproduction des reflets lumineux (ben ouais, faut bien que j'apprenne, c'est d'une complexité ce Maya, vous n’avez pas idée…), et le prof disait "regardez les reflets de lumière sur des objets dans la vraie vie...", et il avait raison. Je bloque sur des simples gouttes d'eau pendues à un filet, éclairées par le soleil, c'est ééénorme ! Du moins, à reproduire en image de synthèse, c’est un sacré boulot. Je contemple, en préparant mentalement une future stratégie quant aux millier de paramètres à mettre en branle pour donner une brillance au cuir de mes bottes... celles qui tournent dans mon espace virtuel, celui de ma prochaine animation, vous suivez ? Au loin, des voix familières, celle de Pit, et Niko. Je les reconnais entre mille. Sans me retourner, j'en conclue qu'ils reviennent d'un jogging. Vu l'heure, et connaissant les zèbres, ce ne peut être que ça.  Quand on arrive à quarante ans, on court le week-end, c'est comme ça. Non d'accord avec ce rituel à la con, je préférais moi, faire du vélo en semaine. Au début j'y craignais du "Qu'en dira-t-on ?", et puis en finale, c'était bien mieux. Pas tous les cyclistes du dimanche sur la même route, et tous les cafés ouverts pour faire une halte. Bon bien, Vlatipak je deviens nostalgique ! Il me manque mon vélo, chié c'te maladie !!! Enfin, eux, ils courent le week-end, comme tout le monde. Les voix faiblissent, je ne les ai plus en djirect sur le tympan, tsé. Et tout à coup, débarcadère tonitruant de l'équipe au complet, la O-team de Hossegor, tous vêtus de Lycra[3] comme s'ils venaient d'achever un marathon. Sept petits kilomètres auront suffi à chauffer à blanc les bougres : ils fument littéralement dans le soleil matinal ! Cool de revoir mon Pit, Niko, la Silve, et le Frans ! Nath, qualifiée de « Madame Ingalls » pour l’occasion, leur prépare du café chaud et du porridge. C'est vrai, il y a un côté Far-West, sauf les tenues en synthétique qui relèvent plutôt d'un bon vieux Star-Trek. Je m'en prends plein la gueule, normal, ça vanne à souhait, il y avait longtemps. Je m'en rallume une, et me fais servir un autre café que Souaze aura deviné avant même que je le demande, elle sait y faire. Des années d'expérience, rien de tel que l'expérience. A ce titre, je me suis surpris à résoudre un problème de plomberie par courriel, toujours agréable d'être sollicité pour son expérience. Bon, si c'était à refaire, je ne ferais plus le plombier, trop facile. Ce qui nous ramène au nerf de la guerre, ma condition physique. Eh bien, « C'est pas le Pérou », comme dirait Robert Verdier. Du haut de mes quarante-huit enclumes[4], je n’en mène pas large.

     Mes bras m'inquiètent, le gauche a besoin du droit pour bouger, et le droit est si faible que je n'arrive plus à bouger le joystick du fauteuil roulant électrique (J'avais programmé un raccourci sur l'iPad pour écrire "je n'arrive plus à", mais c’était sans penser que mes mains s'arrêteraient de fonctionner...). Enfin, il faut maintenant qu'on me pose la main dessus, ça craint !  Dans la perspective de ne bientôt plus pouvoir cliquer du pouce sur ma souris ergonomique (comme si les autres souris ne l'étaient pas, toutes les souris sont ergonomiques, ce sont les mains des handicapés qui ressemblent à des pieds, c'est tout), je m'égare comme Dab.  Donc, j'ai acheté en Angleterre deux contacteurs pour cliquer avec les pieds, justement. Très bons ces anglais ! Bien meilleurs en "matos ergo", en France on a trois trains de retard. Mais, si on savait parler (écrire) chinois ou japonais, imaginez ce qu'on pourrait débusquer sur le ouèbe…  Moralité, valide ou handicapé, mieux vaut parler (connaître) plusieurs langues.

     Pour les jambes, c'est assez similaire sur l'échelle de dégradation, mais différente méthode. J'ai mal en permanence (nouveau / neu / nuebo), et les trémulations se manifestent au moindre étirement. Je dors donc comme Rascar Capac[5] dans sa vitrine, et je passe mes journées assis sur mon cul, ce qui ne contribue pas à une quelconque amélioration. La nuit, je n'arrive plus du tout à me retourner, et plier les jambes pour faire basculer le corp me prend une bonne minute, lorsque j'y arrive. Mon bassin se met alors en « cul bombé »[6] dans un réflexe incontrôlable, causant une douleur abominable dans les lombaires. Evidemment la spondylarthrite s’incruste à la fête, le bassin étant totalement enflammé après une période d’immobilité. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Tout ceci fait que le changement de position nécessite de sortir du sommeil, c'est chiant, et après vas te rendormir... Bouger les jambes passe forcément par des trémulations intenses, et se finit un coup sur deux par une crampe monumentale. Alors je bouge le moins possible, tel une pierre jetée là, jusqu'à ce que quelqu'un vienne me bouger. Moyen comme délire.

     Troisième point critchique : la zone ORL[7]. Selon Karin Redinger[8], mon Orto[9], il n'y pas d'évolution majeure sur les derniers mois. A part ça, on ne pratique plus d'exercices de prononciation, et je mange tout mouliné, mais sinon, y’a pas trop d’évolution, je pète la forme ! Les fausses routes me guettent à chaque fois que j'avale. Très frustrant quand je mange un truc délicieux (Nath sait y faire !), la concentration nécessaire enlève le plaisir de l'appétit, cette joie de se régaler. Pareil pour les boissons, le café, le vin, même l'eau... je mets des heures à boire mon verre. Le pastis lui, sort du lot. La saveur d'anis est si forte que même un verre-ballon devient un long drink, et le plastique de la paille est carrément imprégné de l'odeur, très fort ce Paul Ricard.  La communication devient quasi non-verbale, même Nathalie a du mal à me capter. Victor semble être le seul à pouvoir déchiffrer mes beuglements pitoyables. Il est pourvu depuis tout petit d'un décodeur modem[10], c'est vraiment surprenant ce qu'il arrive à décrypter ! Tout ça pour dire (écrire haha) qu'il me faut être installé devant mon Eye-Ollie pour pouvoir « m'esprimer » un peu normalement, et encore, dès fois ; le temps que j'écrive, l'interlocuteur s'est barré. Sympa, merci !

     Du côté matériel, le besoin pour un fauteuil roulant « de douche » commence à se profiler, avec mes deux spaghettis ça le fait plus. On a frisé la cata avec mes jambes qui ne s’arrêtaient plus de trembler, impossible à plier ! Il faut de longues minutes de patience pour retrouver un état non-spastique. Ce matin, ce stress s’est soldé par un « moment de douceur », avec une excellente reprise de « Where is my mind ? » des Pixies à la radio, tout à fait à propos. J’ai écrit au toubib en demandant pour un fauteuil avec des roulements étanches en inox, il a prescrit « avec des roulements étanches en inox », LOL. Mais à la Sécu ils ont moins d’humour, tout ce qu’ils savent dire, c’est « C’est non remboursé ». C’est là qu’on réalise le coût des choses, ou plutôt les marges commerciales que les types s’octroient sur le dos des malades. Mais le mécanisme est bien connu : puisque c’est subventionné, on augmente les tarifs. Bravo. Huit cent euros pour un fauteuil en plastoc même pas confortable. Huit cent euros dans le cul, ça fait mal, sa raaace !!! Va falloir louer. Je vois bien le formulaire à remplir, et le vendeur d’ajouter : « Quand votre mari sera mort, pensez à nous le ramener ». Je vous annonce également que le budget pour l’achat d’un « appareil à communiquer » (le fameux, à poursuite oculaire), ne m’est toujours pas parvenu. Hallucinant, mais vrai. Ça mérite une émission avec feu Jacques Martin. Quant au séjour de repos en centre spécialisé, après douze mois d’attente, j’ai fini par « passer en commission ». Ça me fait une belle jambe. Si j’ai les boules ? Affirmatif ! Si c’est pas trop tard ? No comment ![11]

     Voilà quelques nouvelles sur le front de ma condition. Faut bien que j’en parle un peu non ? Si j’avais un pote atteint de la SLA et que je lise régulièrement ses chroniques, c’est ça qui m’intéresserait le plus. Un peu voyeur comme démarche mais bon, « on va pas se voiler la face », c’est la vérité. A propos : les islamistes radicaux d’en France, ils l’utilisent cet idiome ?

Et je terminerai par dire aux détracteurs du récent prix Nobel littéraire que, comme il était écrit dans The Guardian, qualifier Bob Dylan de chanteur, c’est comme affirmer que l’Everest est une belle montagne, parmi d’autres. La plupart de ces gens n’ont probablement jamais écouté les paroles des musiques qu’ils aiment, et à fortiori, encore moins celles de Bob Dylan. Dans « l’exploration de la distance qui sépare mon moi intérieur de mon visage public », je vous propose un morceau qui illustre mon état d’âme. Certes, ce n’est pas le meilleur album que Dylan aura produit (sur trente-sept albums studio, excusez du peu), mais il m’a marqué puisque Mark Knopfler y ajoute sa touche inimitable, et on retrouve le duo basse-batterie génial de Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, say no more. J’ai nommé l’album « Infidels » qui aura bercé mon adolescence. Le titre choisi s’appelle justement « I and I », je vous invite à l’écouter (dégustez moi cette guitare et cette basse !) en lançant le lecteur de musique en haut du blog et en lisant les paroles ci-dessous. Après, on en reparle.

A tantôt.

 

 

Been so long since a strange woman has slept in my bed

Look how sweet she sleeps, how free must be her dreams

In another lifetime she must have owned the world, or been faithfully wed

To some righteous king who wrote psalms beside moonlit streams

 

[Chorus]

I and I

In creation where one’s nature neither honors nor forgives

I and I

One says to the other, no man sees my face and lives

 

Think I’ll go out and go for a walk

Not much happening here, nothing ever does

Besides, if she wakes up now, she’ll just want me to talk

I got nothing to say, specially about whatever was

 

 

Took an untrodden path once, where the swift don’t win the race

It goes to the worthy, who can divide the word of truth

Took a stranger to teach me, to look into justice’s beautiful face

And to see an eye for an eye and a tooth for a tooth

 

 

Outside of two men on a train platform there’s nobody in sight

They’re waiting for spring to come, smoking down the track

The world could come to an end tonight, but that’s all right

She should still be there sleepin’ when I get back

 

 

Noontime, and I’m still pushing myself along the road, the darkest part

Into the narrow lanes, I can’t stumble or stay put

Someone else is speaking with my mouth, but I’m listening only to my heart

I’ve made shoes for everyone, even you, while I still go barefoot.



[1] Maya, qui veut dire « illusion » en sanskrit, est un logiciel dit « de 3D », réputé pour les images de synthèse, développé par la société Alias Systems Corporation. Le logiciel utilise intensivement le langage MEL, permettant à ses utilisateurs de personnaliser et d'ajouter des fonctionnalités sans avoir besoin de connaître le langage C ou C++. Maya est utilisé par les plus grands studios de post-production cinémato-graphique comme ILM ou Weta Digital. La société Alias a été rachetée en octobre 2005 par Autodesk (compagnie développant plusieurs logiciels primés dans le monde du graphisme tels que Flame, Inferno, Combustion ou 3D Studio Max).

[2] Marlboro. Ici la version « light » et longue, dite la clope de tafiole. J’assume pleinement mon côté pédé.

[3] Lygue Ynternatyonale Contre le Racysme et l'Antysémytysme,  et plus sérieusement : l’élasthane est une fibre synthétique réputée pour son élasticité. Lycra est la marque commerciale déposée par la société DuPont ; elle est désormais propriété de la société Invista.

[4] On peut mettre n’importe quel nom commun après le nombre quand on parle de l’âge. Essayez d’en placer un (de votre choix) dans une conversation, vous verrez, ça passe tout seul.Rigolant

[5] Référence pour les tintinophiles. C’est la momie toute recroquevillée sur elle-même dans l’album « Les Sept Boules de Cristal », par Hergé.

[6] Interjection inventée par Laurent Reneric, une forte tête du Lycée Raynouard, entouré de ses disciples au QG « La Civette ». Souvenirs, souvenirs. Je n'exclue pas la possibilité que Pierre Ravaute lui ai soufflé, en tous cas Reneric en usait et abusait à souhait.

[7] Zone de fret aéroportuaire sur ORLY. Egalement un acronyme pour Otorhinolaryngologie (littéralement « étude de l'oreille, du nez et du larynx ») représente une branche de la médecine spécialisée dans le diagnostic et le traitement des troubles du nez, de la gorge, de l'oreille, et de la région tête et cou. Donc, en gros,  par zone ORL on entend tout ce qui concerne la teuté.

[8] Jeune californienne ayant inspiré Laurent Voulzy lors d’une rencontre à Londres. Aucune analogie, juste le prénom qui sonne bien.

[9] Orthophoniste : (ortho : « correct », phonè : « voix »). C’est un spécialiste des troubles de communication liés à la voix, à la parole et au langage oral et écrit. Sa compétence peut être aussi sollicitée en matière de déglutition et de motricité bucco-faciale. L'orthophonie est une discipline charnière, qui a un statut paramédical en France.

[10] Mot-valise signifiant à l’origine MOdulateur-DEModulateur. Ce n ‘est pas une invention de Bayrou.

[11] No comment, par Serge Gainsbourg, album « Love on the beat », 1984 .



17/10/2016
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