Le journal d'Eye-Ollie

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Noces de tadelakt : Jeudi 18 Mai 2017

     Monsieur Henri Epar n’a pas attendu Macron pour se faire de la thune. Il a fondé deux entreprises : Hepar, eau minérale embouteillée riche en Magnésium, pour favoriser le transistor intestinal. Et comme une idée ne vient pas seule il a créé Eparcyl, pour activer le transistor des fosses septiques. Trop fort cet Henri.

Pour la dernière lettre envoyée aux membres, j'ai fait exprès de ne pas mettre de lien direct vers l'article. Résultat : seuls quelques rares fidèles curieux ont trouvé leur chemin, bravo à eux. Pour les autres, bande de fainéants, je vous aime quand même, mais vous êtes fainéants !

     Je reprends les activités usuelles, pas le temps d’écrire, fais caguer. Il faut écrire à l'ergo, pleurer à la MDPH, rapeller les règles aux auxiliaires de vie, à ma fille, mon grand dadet qui n’en branle pas une (moi tetra mais papa quand même), puis télécharger une attestation à la RSI. Rien que ça, ça te bouffe la moitié du forfait téléphonique, plus deux heures sur internet à récupérer un mot de passe soit-disant devenu obsolète (comme par enchantement). A dix heures et demie c’est le kiné, à tronze heures finze c’est l’orto, à midi y’a Melody… Bref, envie d’écrire mais pas le temps. Trépidant une vie de SLA-man. Après trois jours de récré en couple, retour à la réalité.

    Nouveau contrôle tégnique, la vignette n’est plus valable. L’hôtel Besthotel des facultés à Montpellier nous connaît. La chambre 42 y est nôtre. Le luminaire arraché pourrait faire croire qu’un(e) partenaire s’y soit aggrippé pendant un ébat sexuel, mais c’était pas nous. Nous on s’accroche ailleurs, on sait très bien que ces luminaires à deux francs chez Bricomarsch’ ne valent rien, en plus du placo BA13 italien… Pas plus que les tableaux suspendus dans les 546 succursales de l’hexagone. -Vous me mettrez 546 exemplaires de chaque. -Mais ce sont des pièces uniques Monsieur… -Mes couilles!… Ah, Monsieur fait de l’humour… Bon, vous le voulez ce contrat, oui ou non ? -Oui. -Bon alors ta gueule! Signe là. Et c’est ainsi que les peintres à deux balles gagnent leur pitance, en vendant leur « art » à des hôtels à deux balles. Mais je m'égare, comdab. Le lavabo calé devant le WC n’est ni réfléchi, ni pratique mais il convient aux normes en vigueur, puisque son siphon est déporté, sa hauteur est basse, et le rayon de braquage du fauteuil est effectif. Le fait qu’on ne puisse pas s’assoir sur le chiotte, tout le monde s’en branle. -Pour ce prix là, faut pas rêver. -Ah bon, parce que les normes évoluent avec le prix ? -Laisse tomber Ollie, on n’y reste qu’une nuit… Le personnel ne parle pas étranger, ça aussi ça m’agace. Seul, le gérant a quelques notions d’anglais. Passons. Une mauvaise nouvelle vient de tomber sur les téléscripteurs (un banal iPhone) : la sortie en montgolfière prévue demain est annulée pour « vents défavorables ». Reportée trois fois déjà, j’avais déjà perdu un peu l’espoir. Il faut être retraité et habiter dans l’Aveyron pour pratiquer cette discipline, la décision se prend à six heures avant le départ. Comment tu veux plannifier ça avec un hôtel ? Donc, vas-y Nath, annulle la résa… numéro 0800… et nique ton forfait ! Heureusement une bonne nouvelle vient chasser le clou de la mauvaise, j’y viens.

     Neuf heures et demie pétante, on est à poste au troisième, Clinique du Motoneurone. Agnès me pèse : première vérification. La balance indique 237 KG, la tare (le fauteuil) en moins. J’ai encore pris deux kilos, dans le bide. Je ne pourrai bientôt plus voir ma bite. Je demanderai conseil à Tom et Georges, ils doivent bien avoir un « truc » pour surmonter ce problème masculin. En gros je prends un kilo par mois, dans trois ans je dépasse le quintal. Ce qui me tracasse le plus c’est que ça se concentre sur le bide, je suis de plus en plus beauf, trop laid ! Le test pulmonaire est zappé, c’est devenu inutile, tant mieux. Puis, interview avec le grand sachem, monsieur Mad Professor lui-même. Comparé à la neurologue neurasthénique et névrosée[1]  de la Timone, c’est un vrai plaisir. Un homme joyeux, érudit et fort modeste. Quand tu sors de son bureau, t’as la pêche. Il connait tous les protocoles de recherche médicaux pour vaincre la SLA, en France et dans le monde entier. Je pourrai l’écouter des heures, d’ailleurs je n’hésite pas à lui faire part de mes « trouvailles » par mail. Et lui de me rabattre le caquet en me prouvant par A+B qu’il suit cette « actualité » depuis des années, et qu’elle ne fait qu’engraisser les politiques et les labos, sans aucun résultat[2]. Cet homme s’apelle William Camu, et je le recommande, vivement. Il ne manque plus que l’ergothérapeute et on peut sortir s’allumer une sèche. Madame est fort sollicitée, l’attente me permet d'observer les autres patients. Ceux qui n’en sont pas encore là, et ceux qui ont dépassé ce stade. Les premiers me scrutent des yeux, comme moi je regardais, incrédule, les tordus déambuler improbablement dans les couloirs du neuvième étage à la Timone.  Les autres ont passé cette curiosité morbide, il s’agit de survivre coûte que coûte. Mon ergo tatouée arrive, enfin. J’essaye de deviner sous sa blouse entrouverte où s’arrêtent les tatoos, en vain. Un jour je saurai. La bonne surprise est là. Non, elle ne s’est pas déshabillée… Elle a « mis de côté » pour moi un FRE Quantum Q6 Edge. Elle avait déjà compris il y a quatre mois que mon fauteuil Invacare Kite ne correspondait plus à mon état de tétraplégie. Ça c’est de l’ergo ! -Je ne comprends pas qu’on vous ait vendu un fauteuil aussi archaïque ! Moi qui le trouvait génial… On m’installe « à bord du » Q6, je comprends de suite que là on ne rigole plus. Mon bon vieux Kite est instantanément relègué au rang d’objet préhistorique. -C’est du fauteuil à dix-huit mille, c’est ça qu’il vous faut… -Mnnnngh… Je souris, c’est Noël ! Le Q6 tourne sur place, deux écrans de contrôle, trois postes de commande, six roues, un millier de vérins hydrauliques pour te mettre comme tu veux, et la cerise sur le Macrout’ : il est connecté et tout est paramétrable ! En gros tu peux le déplacer avec ta tablette, et/ou prendre les appels avec le joystick. Cela signifie surtout que je pourrai le conduire avec les mouvements de ma tête[3]. L’ergo me monte à un mètre du sol pour que mon visage soit à la hauteur du sien : j’hallucine ! Ce genre de détail je kiffe, on va pouvoir remplacer tous les tubes fluorescents du gymnase ! J’arbore un sourire inaltérable, au plus c’est tech’, au plus je kiffe !

Au dehors c’est moins rose[4] le fauteuil se fige, coincé sur l’élévateur du VW, en plein cagnard. Nath et moi suons à grosses gouttes, au bout d’une demie heure de passage en revue de toutes les fenêtres du logiciel on finit par comprendre qu’un contacteur à mercure empêche ledit Q6 de bouger en position allongée. Deux solutions : acheter un Iveco PMR (blanc, ils sont toujours blancs) ou bien jouer les contorsionnistes. Vu que j’aime pas le blanc, on tente le plan B. Nath me plie en quatre pour éviter une décapitation à la Daèsch. C’est là que tu regrettes ta bonne vieille 4L, en regardant impuissant l’iPad du tableau de bord de ta dernière Renault Espace qui t’affiche « Démarrage impossible, contactez Renault » puis, bien sûr « Pas de réseau ». Pensée pour Marc Lissorgues. Je présume que ces sécurités sont paramétrables, je me conforte dans cette idée.

      Le ballon à air chaud étant annullé on met le cap sur la camargue, le combi connaît la route. Quelques vérifications plus tard (Nath se doit de « vérifier » toujours toutes les options disponibles, un défaut de métier), on se cale dans un Hôtel****. N’appeller personne, ne rien faire mais à deux : a momentary lapse of reason comme dirait Pimfloïd. Notre cahutte camarguaise est charmante, toit de chaumes et murs blancs avec la croix dessus. A l’intérieur produits tendance obligés : placoplaaate, béton ciré et l’incontournable tadelakt. Avec l’accent allemand ça donne Tadel Akt[5]. L’accessibilité est remarquable, un espace gigantesque. Seul le plan de lavabo est anti-handicapé, trop haut avec ces putains de vasques à poser chinoises vendues chez IKEA. En fait rien n’est aux normes mais le caractère grandiose des lieux fait "office de". Une fois de plus, y’a pas mordom, et le caractère exceptionnel des lieux joue en faveur de l’établissement. On est sur[6] du produit de luxe, la même piaule se loue 540€/jour en haute saison. Là, je serais plus à califourchon sur le principe. Au dehors des canaux avec une faune invraisemblable : des flamants roses volants en V, des chevaux blancs, des oiseaux par milliers, des canards, des crapèus… je sais moi? On se cale à l’un des restos de l’hôtel, bouteille de Pouilly… on est bien.

Petit dèj’ à la bourre, le buffet allait fermer. Le serveur hindou nickel-propre en costard trois-pièces-cravate nous rappelle l’heure poliment. On s’en cague, on est bien là au bord de la piscine numéro Un, et puis c’est pas tous les jours notre vingtième anniversaire de mariage, et oui Vischnou ! On se rappelle de ce moment, vers onze heures, où feu Jacques Marion proclamait son discours en hollandais pour le fun. Bref, un instant de pur extase, tous les deux au soleil là, avec pour seuls autres clients de l’hôtel à regarder : un couple de canards. Puis la réalité te ratrappe. C’est souvent ainsi quand tu ne débranches pas ton téléphone. Errare Nathalum. Claire s’est ouvert le menton avec un verre à pied : urgences, sept points de suture. Non pas qu’en débranchant le téléphone ça eût changé le destin, mais ça aurait moins stressé maman inutilement le temps du retour. Je te le dis moi.

Sur la route Nath me dit -Regarde, un cygne ! J’aimerai lui répondre -Oui, c’est un cygne d’étang ! Mais mon jeu de mots je me le roule fin-fin-fin et je m’assois dessus. C’est ainsi quand on est muet.

A tantôt.



[1] Mon père dit « mal baisée » mais faut pas toujours écouter son père… bien que là je lui donne raison.

[2] Le traitement Radicava, commercialisé par Mitsubishi a été approuvé par la FDA aux USA. Plus de 1000$ le traitement trimestriel et aucune preuve d'amélioration…

[3] Moyennant 4000€ en option, depuis le succès du film Les Intouchables tous les tétraplégiques sont censés être Peted Tunn.

[4] -Oh cousine, tu dances ou je t’explose ?

[5] Un texte de loi écrit par Helmuth Tadel, lui-même.

[6] On "est sur" tel ou tel truc : expression tendance à la mord-moi-le-noeud, qui fait mousser l’interlocuteur plus que la chose décrite. Comme si soudainement il fallait rajouter une dimension géographique ou une notion d’origine servant de garantie morale. Notez que c’est toujours pour valoriser le discours :  -On est sur une part de marché, on est sur du produit standing, on est sur de la qualité là… On entend moins : -On est sur de la merde là. Bref, l’auxiliaire « être » ne se conjugue pas avec la préposition invariable « sur ». Qu’on se le dise.

 



20/05/2017
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