Le journal d'Eye-Ollie

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Aller au Zif : Samedi 8 Octobre 2016

     C'est samedi, je me remets sur PC. Mon fauteuil roulant électrique est revenu avec deux batteries neuves, j'avais oublié comme c'est bon de se mouvoir par soi-même ! Ma main droite a perdu l'habitude, c'est affreux comme l'immobilité s'installe vite. Enfin, on en a profité pour sortir le légume de sa boîte et se faire un marché. Marché « paysan » soit dit en passant, je vais développer. C'est vrai qu'aller au marché c'est cool en fauteuil, sous nos cieux bleu azur (Sylviane qui vit à Tremblay[1] me fit remarquer cette anecdote à laquelle nous (sudistes) ne prêtons plus attention, sur quoi je lui répondis "Quelle idée aussi de vivre à Tremblay..."). J'espérais aller à Brignoles mais le timing serré nous ramena sur Carcès. « Pourquoi pas ? » me dis-je. C'était sans compter sur la ruralité dudit patelin. Il y avait longtemps que je n'avais plus vu autant de tronches de con ! T'en veux toi du vert-kaki ? Des grosses, des chasseurs, des trisomiques, des front-nationals, des local-héros, des jogging-pseudo-sportifs, des mamans tatouées fumant des clopes, des anciens soixante-huitards, bref, rien de bonnard à regarder. Pas un seul vendeur de chaussettes, marché pourri. Je tombai sur Nena et Michel, toujours sympa de revoir des têtes connues, sauf que Nena s'adressa à Nathalie comme si j'étais sourd. Et "il" écrit ? Et "il" mange ? Et "il" fait caca aussi, merci, saluuuut ! Va leur expliquer. Peuchère[2], les vieux de Raf ne sont plus de la première fraîcheur ! Du coup, j'oubliais : y’avait des vieux aussi. Certains Carçois cumulent même plusieurs caractéristiques : gros, tatoué, chasseur et local-héro.... si, si. Bon, c'est vrai, il y a un tout petit parti-pris vu que je suis Cotignacéen. Cette rivalité, tout villageois la connaît. La mienne remonte à très loin, au temps où on jouait au foot en intercommunale (oui Madame, j'ai joué au foot moi, ça vous la coupe hein ?). Ça s’appelait le tournoi de « sixtes », et Carcès battait toujours Cotignac, d'où leur appellation de « tronches de con », logique. Y’avait El Khefif dit "Café", un des premiers rebeus[3] du village,  puis Jelezian[4] dit "Djélé", Berne dit "Moule",  devenu maître de notre école primaire, puis « le chinois » alias Bernard Eigenschwiller et son frère Christian... Que des bons joueurs avec de vraies chaussures à crampons dont j’étais jaloux. Je crois bien que c'est là que j'ai réalisé : le foot c'était pas pour moi.

     Mon kiff c'était de prendre mon vélo et aller à la décharge pour y démonter des trucs.  Je démontais tout, surtout mes stylos en cours. Pour savoir comment c'est fait, il n’y a pas mieux. J'étais franchement bidon en foot (et je ne comprends toujours pas la règle du hors-jeu, c'est vous dire...) mais j'étais le seul avec une fourche de moto sur mon vélo. La "dèche"[5] c'était un endroit magique ou l’on trouvait toujours son bonheur. A l'époque, l'environnement n’intéressait que les écolos purs et durs, on pouvait se débarrasser de tout et n'importe quoi, il suffisait de l'apporter « au Zif »[6], sorte de montagne de déchets infinie où toutes les règles de la société pouvaient être transgressées. Et c'était là l'intérêt pour les adolescents que nous étions. On y pratiquait, par exemple, le « lancer de magnétoscope » que l'on faisait tourner comme le lancer de marteau au bout de son fil pour l'envoyer en contrebas sur une roche et le voir exploser en mille morceaux ! Au plus il y avait de morceaux, au plus on riait ! Pas de gardien, d'agent communal, d' « ambassadeur du tri » qui passe ses journées à faire chier les honnêtes gens, en n'ayant aucune idée d’où "ses" conteneurs finiront. Au Zif tout était possible. J’y ai abandonné mes trois premières voitures, savamment désossées sur place. Mais j'y ai aussi récupéré d'innombrables pièces, dont un pare-brise, des portières, des fauteuils baquets d’Alfa Romeo qu'on avait réinstallé sur nos deuches[7] tout-terrain. Des 2CV dont il ne restait que le moteur, un chassis coupé, et quatre roues ! Le samedi on allait faire du trial-auto dans la coile[8] du Bessillon, et on redescendait à toutes berzingues[9] de la vigie, avec échappements libres, de rigueur, pour bien emmerder les chasseurs… Fun ! A la Dèche, les téléviseurs finissaient avec un pavé ou un vilebrequin dans le tube cathodique, normal. A défaut de caisse à outils on y venait avec des massues pour se défouler en simulant des querelles conjugales. « Tu vois la vaisselle de ta mère ? Eh bien voilà c’que j'en fais, salope ! », et les assiettes en Arcopal de voler par dessus les arbres. « Et le capot de ton amant hein ? Tu vas voir comment je vais le lustrer à coups de massue ! » Et on « lui » détruisait toute la voiture jusqu'à plus soif. Nos expéditions devenaient de plus en plus organisées, avec outillage et objectifs à atteindre. Mon ami Georges, expérimentateur invétéré, découvrait alors les vertus de la poudre et réalisait ses propres explosifs, on passait au niveau supérieur. Je tairai évidemment tout ingrédient. J’étais moi en charge de réaliser le coffret de commandes, j’y mettais un max de boutons et de voyants pour faire illusion, on s'y croyait.  Mais lorsque le capot fermé de la Peugeot 304 s'éleva d’une vingtaine mètres dans le ciel nous nous sommes regardés et on n’a pas ri du tout. On s'est chié dessus ! Du moteur de la berline abandonnée, il ne restait qu’un trou béant. Cette fois c'était bon, on avait atteint la limite. On décidait de se débarrasser de la poudre restante en la versant dans un après-ski solitaire et en y mettant le feu. Pendant le spectacle offert par la fonte de ladite botte, Georges eut la bonne idée de verser le fond du pot sur le brasier. Une énorme gerbe de feu le débarrassât instantanément de tous cheveux, cils, sourcils, poils... Geo se tourna vers nous, on croyait voir un personnage de Tex Avery : le Spike qui vient de se prendre une bombe, tout nu, chauve, tout noir cramé, avec un os sur la tête ! Impossible de ne pas rire, on était pliés en deux ! « P’tain les gars ça fait mal ! », il souffrait manifestement. Illico presto, descente au cabinet de son père en le chalant[10] sur le Ciao[11], il avait la chance (et là l'inconvénient) d'être le fils du toubib. D'abord il y eut un savon de chez Savon pour toute la bande de zèbres, puis notre artificier fut transformé en garçon-momie, on ne voyait plus que ses oeils. Si, si, Georges il a deux oeils, depuis toujours, et il les a gardés, Dieu soit loué. On avait atteint un niveau de connerie suffisant.

     Ce fut la fin des années Dèche. La commune se conforma aux normes pour transformer l’endroit en « centre de tri sélectif » (comme le verbe trier ne suffisait pas, on a rajouté sélectif, ça fait mieux), et depuis notre Dèche n'a plus jamais été comme avant. Le préposé aux lieux est con comme une bite, applicant la loi à la lettre. « Les chauffe-eaux électriques vont avec les objets électriques, je veux pas savoir…» et ainsi de suite… Le dépôt de bouteilles de gaz étant interdit, je lui annonce à chaque arrivée « Je n’ai que des bouteilles de gaz à jeter, je les mets où ? ». Et cet abruti de me rappeller la loi sans la moindre once d’humour… Laisses béton.

Je lisais un article vantant les mérites d'un américain qui propose à des parents d'amener leurs enfants dans son « junkyard ». On donne aux enfants des salopettes et des vrais outils et ils peuvent bricoler des vrais bouts de meubles, démonter des machines à laver, se fabriquer des objets avec d’autres objets... pendant que les parents socialisent en Wi-Fi avec un Nespresso au comptoir, en s’étant au préalable fendu d’un ticket d’entrée fort lucratif pour le gérant du parc. Une initiative intéressante qui semble développer chez les enfants de bonnes aptitudes manuelles. Tu m'étonnes ! Surtout un excellent moyen de faire du fric avec des ordures. Vous croyez qu'on peut y amener sa massue ?

A tantôt.

 

 

PS : J’ai posté deux questions dans le forum (thème Cotignac), si quelqu’un connaît les réponses, merci d’apporter de l’eau à mon moulin étymologique.



[1] Seine Saint Denis, le rêve.

[2] Peuchère : interjection issue du provençal : pecaïre. Expression employée pour exprimer la compassion, l'attendrissement : "Oh peuchère, tu es bien pâle aujourd'hui!"

[3] Cas lexical intéressant : (Reverlanisation) Du mot beur (œʁ qui a donné en verlan ʁə.bø en ajoutant un ə pour l’euphonie), désignant les descendants des immigrants maghrébins en France. Le mot beur est lui-même un verlan du mot arabe. En verlan, une expression ne correspond pas toujours à la stricte inversion du mot original. Ici, l’expression be-ara a été rapidement contractée et adoptée sous la forme beur, en supprimant, cette fois-ci, la dernière syllabe pour l’euphonie. C’est un cas de « double verlan ».

[4] Qui n’a pas connu le « Salon Pascal » n’est pas Cotignacéen(ne). Pascal Jélézian était un coiffeur respectable, qui menaçait les enfants de leur couper les oreilles en pointe s’ils n’arrêtaient pas de bouger.

[5] Décharge publique .

[6] Zif : appelation locale d’un sable calcaire extrait jadis à cet endroit. On l’appelle également le « tout-venant », utilisé pour niveler et former, facilement compactable et stable, bon marché mais inadapté pour la construction et les terrains humides. La commune de Cotignac décida de reboucher le trou de l’ancienne carrière avec des déchets. L’étymologie du mot « zif » me reste inconnue à ce jour.

[7] Citroën 2CV, 1959 à embrayage centrifuge. Feu François avait un modèle plus récent, en réalité une 3CV de 1975.

[8] La coile signifie la forêt. Là également, je n’ai pas trouvé l’étymologie du terme.

[9] Locution adverbiale signifiant à toute allure. Provenant de la forme picarde du mot brindezingue (« ivre, un peu fou »).

[10] Chaler, chouler, cambaler… : prendre un passager sur un deux roues, vélo, mobylette.

[11] Modèle de vélomoteur de la marque Piaggio. Réputé pour sa légèreté et sa roue arrière non suspendue ce qui le rendait le meilleur pour faire des cabrages interminables.



09/10/2016
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