Le journal d'Eye-Ollie

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Sitting Bull : Dimanche 11 Septembre 2016

11 Septembre : 15 ans déjà.

Nathalie m'allume une cigarette. Elle connait tous mes points faibles. Au large passe un vol de flammands roses, il doit être neuf heures à tout casser. Je me rappelle des paroles de Heavy Fuel[1] :"nicotine for breakfast just to put me right". Je carbure au lourd ce matin, après une nuit torride, c'est bon de se sentir mec et puis fumer une clope à jeun. Je me ventile la race, à poil sur le ponton arrière avec vue sur les canaux et les rizières. En fond la CNN[2] déblatère sur les dernières frasques du duel Clinton-Trump, avec cette sonorité guturale typique de l'américain. Du "global" à toutes les sauces, ils me faaatiguent ces Yankees, tsé quoi? J'ai capoté lamentablement hier soir, vers l'apéro, je ne me souviens plus. Un mal de tête ASTAP, comme jamais j'en ai eu. Victor, du haut de ses onze ans, m'a soigné avec un linge frais sur le front.  Il m'a dit "Je connais bien tu sais papa, tu verras, ça va te faire du bien...". Adorable. C'est vrai qu'il est très migraineux.  J'ai passé le temps du dîner seul dans cette chambre d'hôtel, à transpirer comme un boeuf sous la couette, incapable de me retourner, cloué sur place.  J'ai flippé, avec mes déglutitions douteuses une fois allongé, le nez bouché, et l'impossibilité de bouger, ni d'appeler au secours. Mais je me rappelle très bien leur avoir dit "Allez-y sans moi". J'assumais donc ma négritude comme disait Césaire. A chaque panique je respirais un bon coup en essayant de me rendormir, attendant le retour de la tribu telle une âme sans raison d'être. Putain de maladie! Le soleil et la lumière intense m'auront détruit : banale insolation? Ou devrais-je accuser la sangria?

Nous sommes en constellation familiale, tous les cinq sans personne, en pèlerinage aux Saintes Maries de la Mer ; "sans personne" étant relatif : les parkings débordent et les auberges "équipées PMR[3]" vacantes, il n'en restait qu'une. Le "pèlerinage" est relatif aussi, l'endroit culte tant convoité est en réalité la boutique d'un bottier où nous avons acheté des dizaines de paires au cours des trente années passées. Le personnel change, le choix reste. Des bottes à pleurer de beauté. Chez les Brekkies on est botté. Cela me rappelle Thomas qui servait la messe avec ses Santiag's rouges sous son aube d'enfant de choeur : Rock'n Roll Jesus! Elles venaient de là. Maintenant Victor en a hérité, et Tom porte les miennes, rien de tel pour se sentir bien en bécane.

L'installation à l'auberge commence par une sérieuse altercation entre Nath (qui met sa casquette de professionnelle du tourisme) et la réceptionniste. La chambre réservée au préalable n'est pas du tout pour PMR : baignoire et marche infranchissables. "Vous comprenez, les deux chambres PMR sont déjà occupées...". Rien à foutre! Non, on ne comprend pas. Le patron finit par sortir de sa cachette, longues parlementations. Il est suisse, j'ai tout de suite capté son accent, et puis sa Dodge RAM 1500[4] garé en biais ne peut pas être aux clients. La plaque est suisse, enigme résolue. J'aurais préféré un gardian camarguais à la peau tannée. C'est certain, lui le suisse il n'y comprend rien aux chevaux, ni aux férias, ni à rien du tout, connard tiens! Vengeance : je m'évertue à faire un maximum de bruit et de poussière sur les pistes à gravillons calibrés blancs du parc. On réussit même à faire cinq mètres en wheeling avec Tom en singe-contrepoids, et aussi une sortie de beignet sur une seule roue. Bref, le personnel aura de quoi ratisser pendant quelques heures. Le pire aura été le tapis de la réception que je réussis à mettre en boule d'un coup de joystick pendant que Nath s'occupe des modalités d'usage au comptoir. Personne (sauf les garçons qui me voient rire) ne comprend pourquoi soudainement le tapis est en vrac. Je dois carrément quitter la pièce pour m'esclaffer de rire, trop bon!!!

Mais en finale, on n’a pas le choix, à 17H00 impossible de trouver une alternative, tout est plein. Je baisse la garde, j'ai un tel mal au crâne que même un lit de camp m'ira. Moralité, mieux vaut avoir mal à la tête, on devient nettement moins sensible au standing. Nath et moi convenons que pour une auberge****, ça la fout très mal! Ça sent le courriel sulfurique façon iOllie. Du coup je cherche à enfoncer le clou, pas difficile. Je regarde midi à ma porte : robinetterie italienne assemblée en bulgarie (esthétique mais qualité de merde, comme bien souvent chez les Ritals), vasque IKEA en véritable céramique chinoise. Say no more, la coupe est déjà pleine. Le serveur nous amène une bouteille et deux flutes, "Avec les escuzes de la djirectiong. Ma soeur elle est aandjicapée aussi, je sais c 'que c'est...". Je suis content, j'ai trouvé un exemplaire rare : le "aandjicapé", celui-là je ne l'avais jamais entendu auparavant.

L'hôtel Campanile de hier soir s'avérait être tout à fait à la hauteur en matière d'ergonomie réfléchie : un des meilleurs rapports qualité/prix. Avec le temps je deviens expert en essayage de chambre PMR. Je peux vous dire que les étoiles ne garantissent rien, on a un peu tout essayé. Demandez s'il y a une douche à l'italienne accessible en fauteuil, vous en éliminerez déjà 50%.  Ca me rappelle Hossegor : j'avais demandé à Pit : "T'es sûr que la douche est sans marche?", "Ouais... t'inquiètes, je gère...". En finale on a eu une baignoire et un passage si étroit qu'il était impossible d'aller dans ma chambre en fauteuil roulant! LOL entre potes, mais en hôtellerie**** ça craint! On n'a pas tous la même notion d’étoiles en Europe, quand je repense à l'hotel qu'on avait pris à Berlin, c'était un trois étoiles, mais il en vaudrait douze en France.

Mais revenons à nous. Dimanche matin au restaurant de la piscine. La clientèle plutôt friquée déjeune en terrasse. Les couples ont fait l'amour, c'est flagrant. Les femmes habillées coquettes 'chic/décontracté' avec la figue en compote, les mecs plutôt "nature", genre "J'ai assuré grave tout la nuit, ce polo minable ira très bien...". Un adulte sur deux ici consulte son smartphone. Les mamans gèrent leurs ados laissés à domicile, les mecs consultent les résultats sportifs ; le truc de mâle incontournable, c'est absolument nécessaire de savoir maintenant que Tarbes à perdu contre Plougarnec… Les enfants dévalisent "normalement" les buffets. J'avais presque oublié leurs estomacs élastiques réglés comme des montres (c'est l'heure de manger donc j'ai faim). Claire, après avoir stocké quelques mignonettes de marmelade dans son sac, s'installe au piano du bar et nous joue son répertoire. Parents fiers.

Une dame handicapée passe. Ses jambes n'ont pas la même longueur (syndrôme du Dahut). Elle a compensé cette différence avec une paire de chaussures spéciales. Il me vient un fou rire, je veux les mêmes chaussures! Quitte à avoir un look handicapé, autant en profiter! Mais en fait il faudra m'en acheter deux paires, je veux la semelle compensée de dix centimètres à droite ET à gauche. Façon pilôôôtchi[5], et ouais cousin!  En blanc, ça ira bien avec mon pantalon à pattes d'éléphant des Bee Gees, à nous les soirées disco-mobilité réduite (DMR). Cela m'étonnerait que le Docteur Scholl décline sa gamme "Dahut" en mille teintes. J'aurais au mieux le choix entre noir handicap ou blanc-crème-perforé handicap. J'imagine la boîte de chaussure qui pèse cinq kilos! Et à l’aéroport : « Chef, vous avez déjà vu ça ? », « C’est à vous ces chaussures ? »… Je ne suis pas certain que l'ergothérapeute veuille jouer le jeu, mais vu ses tatouages, j'ai un espoir de complicité. Je parie que son mec roule en Harley. On est bien aux antipodes de la neurologue neurasthénique de la Timone.

Le village des Saintes vit sur son nuage, il ne connait pas la crise. Septembre n'y diffère pas de Juillet-Août, moins d'étrangers mais toujours débordé. Les chevaux blancs sont partout, la camargue est belle. Sitting Bull a donné son nom au riz rouge d'ici, des indiens d'Amérique aux gypsies cow boys de ce plat delta, il n'y a pas loin. C'est le Far-West à deux heures de route.  C'est sûr, on y reviendra. A tantôt.



[1] Dire Straits « On every street », 1991 .

[2] Cable News Network est une chaîne télévisuelle d'information en continu américaine.

[3] Personne à Mobilté Réduite

[4] Voiture type « pick-up » américain énorme. Ce modèle est le plus petit de la gamme, très convoité par les amateurs de 4X4 européens qui se justifient en avançant que le moteur pollue moins que ses homologues nippons du marché français.  C’est vrai, pour déplacer une personne, il faut bien un moteur V8 de six litres… Totalement démesuré, donc indispensable.

[5] Pilotis : Appelation marseillaise pour des chaussures de femme à semelle très compensée (haute). Les cagoles, généralement petites et complexées, adorent porter des pilôôôtchis (accent tonique sur le « ô », sine-qua-none).



12/09/2016
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