Le journal d'Eye-Ollie

Le journal d'Eye-Ollie

Vitres opaques : Vendredi 3  Février 2017

     Régulateur de sommeil mon cul.

     Trois heures du mat’, j’ai pas de frissons. On m’a couché à 21H30, l’insomnie s’installe. Au plafond : trois chiffres rouges «digitaux» de mon réveil à projection. On dirait un afficheur de salle d’attente. Au fond vers le bureau une lumière persiste malgré les prises commandées par horloge, c’est le voyant de charge de l’Eye-Ollie. Sur la commode une autre lumière, celle de l’état de veille de mon «kofassist», un appareil qui m'aide à tousser. Les kinés l'appellent comme ça. Connaissent-ils le verbe anglais «to cough» ? Je l’ignore. Ces lumières me parasitent l’obscurité, pourquoi faut-il des « voyants » quand on dort ? Ça me gave ! Va falloir ajouter d’autres horloges, ou bien couvrir ces LEDs avec une matière opaque. J’observe les trois chiffres au plafond et occupe mon temps à chercher une combinaison de chiffres parfaitement symétriques sur un axe médian supposé vertical. Je trouve 22:55, 20:05 et rien d’autre. Le thermostat (bulbaire comme ma SLA, mais plus rachitique que rachidien) du plancher chauffant claque et résonne comme un coup de massue sur la tronche dans ce silence. Le thermostat du frigo claque lui aussi, le ronron du compresseur s’arrête, enfin. A 3H04 pile, chaque nuit au dehors, un semi-remorque tranche la nuit noire à toutes berzingues, c’est la livraison de l’Intermarché de Barjols. Je tente un mouvement du corps, mon meuglement de vieux bouc desséché déclenche le vidage du pommeau de douche derrière moi.  Les gouttes tombent sur une surface dont la résonance ne m’inspire rien. Serait-ce un carreau en grès-cérame mal scellé ? J’en doute, trop dense pour ce spectre sonore. J’en conclue que ça ne peut être que le fauteuil de douche troué. Un genre de trône en plastoc où on peut te laver le trou-de-balle sans te lever : le truc qui de décrédibilise d’emblée. -Ouah elle est bien votre douche ! Ah, y’a un handicapé chez vous ? Mon haleine me gêne moi-même, c’est dire. Le taux de COV[1] rejeté dans la pièce dépasse de loin les seuils de toxicité fixés par les autorités sanitaires. La composition chimique du brouillard phosphorescent vert-fluo émanant de mon orifice buccal se décompose comme suit : ail frais majoritaire, Tabasco USA rouge, alcool, morue, nicotine, traces de fruits à coque, excipients et métaux lourds. J’imagine la corrosivité qui attaque le verre minéral et pique les inox, demain matin les vitres seront opaques et tous les couverts seront oxydés, va falloir aérer la pièce.

Que faire quand on n’a pas sommeil et que le corps ne veut plus bouger ? Je passe en revue mes échanges textuels avec Nath pour mieux préparer mes réponses lorsque j’accèderai à mon «communicateur», j’ai nommé l’Eye-Ollie. L’immobilité (et pas l’immobilisme) dévelloppe bien la mémoire : avant je ne me rappelais de rien, maintenant je me rappelle de tout ! Étonnant aussi comme des fragments du passé ressurgissent à la surface : des instants de mon enfance, mon adolescence, des « photos » mémorielles, pas jaunies sépia mais pleines de couleurs vives. Le sommeil entrecoupé (en moyenne dix réveils par nuit) permet également de me « souvenir » de mes rêves : chose tout à fait nouvelle et délicieuse. Alors j’essaye de récapituler mon rêve, en le rangeant dans un classeur de « trucs à pas oublier » : dès fois ça marche. Pendant quarante ans je ne me suis jamais souvenu d’un seul rêve et voilà que soudainement j’accède à cette memory-thèque géante, c’est génial ! Bon, à choisir, je préfère quand même dormir sur mes deux oreilles comme un loir. Le loir de Provence a les deux oreilles du même côté, du coup il dort très bien, pas con cet animal. Bref, je développe mon imagination à défaut du reste. Le sommeil revient à l’occasion, par tranches de deux heures, jusqu’à l’illumination de mon bureau dont l’horloge est toujours sur l’heure d’hiver. S’ensuit France Inter qui monte progressivement à 9000 décibels. Là c’est bon, les automates gagnent sur l’humain.

 

     Régulateur d’humeur mes couilles.

     L’autre actualité après l’insomnie est le retour des crises de rire et de pleurs, comme si le fameux «régulateur» ne fonctionnait pas… Je me fends la poire pour un rien et peux entretenir cette euphorie pendant des heures, indépendamment des circonstances. Un peu craignos à un enterrement. Nathalie s’évertue à expliquer le phénomène aux invités, dès fois qu’ils se demandent s’il me reste un semblant de cerveau. Mes proches pensent systématiquement que je me fous de leurs gueules : parfois vrai, mais pas toujours, et surtout impossible à démentir ! Ça part d’une simple joie de me retrouver à table, en famille entouré des enfants, qui eux ne cessent de faire les imbéciles… et c’est parti ! Impossible d’avaler quoique ce soit, je suis plié de rire. Un de ces quatre je vais être littéralement mort de rire, cela me convient très bien. On gravera dans le marbre RIP MDR. My engraver is not rich.

Mais le contraire est malheureusement vrai aussi, une simple tristesse peut se transformer en pleurs d’une affreuse profondeur, inconsolable. Hier soir cinéma. On est parti voir « Un sac de billes », adaptation du roman autobiographique de Joseph Joffo (l’ouvrage a connu un vif succès en librairie : 20 millions de livres vendus dans 23 pays). Le scénario retrace la fuite de deux enfants (frères) juifs pendant l’occupation allemande. L’histoire poignante m’a pris aux tripes, l’acteur principal me faisait penser à mon fils Victor, et j’ai transféré l’histoire sur notre propre famille. J’essayais tant bien que mal de contenir mon émotion, pour ne pas passer pour un simplet-débile dans les moments calmes, mais la tristesse a gagné… J’ai pleuré des litres, la bouche ouverte de stupéfaction avec une grimace bien COTOREP, pour à la fin lâcher un râle d’abomination totale qui n’aura échappé à personne, salle comble. La lumière revenue, je suis en transe, trempé de sueur, le visage défiguré par les larmes dont l’acidité me brûle les yeux. Mon corps est tout raide, les gens s’entassent devant moi pour sortir, chacun jette un regard furtif sur le débile qui a crié… Le maire tente d’aider Nathalie à plier mes jambes, en vain. Il saisit mon fauteuil pour contribuer à me descendre les escaliers : délicate attention. Merci Jean Pierre. Je me repasse quelques scènes du film en mémoire, le son de la voix de Victor me replonge dans les affres et je chiale comme une Madeleine (de Commercy, what else ?). Seule une huit de sommeil viendra à bout de mon état pleurnichard. J’en pleure de l’écrire, c’est vous dire. M’enfin pour revenir au film, allez le voir, un grand moment. Si vous ne versez pas une larmichette c’est que vous n’êtes pas humain !

Voilà pour l’actualité de ma forme. Jean Kiri, Jean Kiplör, en somme un retour à l’enfance d’antan. L’intitulé de ma précédente colonne était mal choisi avant mon départ pour Hyères, toutefois l’émotion que me procure ce titre musical reste entièrement véridjique. Je vous écrirai la prochaine de là-bas depuis ma cellule de dégrisement. La camisole ne me gênera pas pour écrire, c’est juste le masque à la Hannibal Leckter qui risque de créer des interférences sur le bloutouffe. Je languis et j’appréhende, au choix. Passez me voir, je vous raconterai les coulisses, on va se marrer.

Hottentote[2] à tantôt.

 

 

 

[1] Les composés organiques volatils, ou COV sont des composés organiques pouvant facilement se trouver sous forme gazeuse dans l'atmosphère. Ils constituent une famille de produits très large. Leur volatilité leur confère l'aptitude de se propager plus ou moins loin de leur lieu d'émission, entraînant ainsi des impacts directs et indirects sur les animaux et la nature1. Ils peuvent être d'origine anthropique (provenant du raffinage, de l'évaporation de solvants organiques, imbrûlés, etc.) ou naturelle (émissions par les plantes ou certaines fermentations).  Chez moi, c'est naturel.

 

[2] Petite anecdote de bilingue :

Les immeubles où sont installées les expositions de tentes Hotentottes. Cette expression s'exprime en un seul mot en néerlandais ! Oui, c'est un "classique" où l'on trouve la syllabe "ten" répétée quatre fois consécutives. Il n'y a pas de mot le plus long en hollandais (ni d'Armand Jammot), il suffit de coller les mots les uns aux autres, c'est très pratique pour désigner une chose précise, au lieu de faire des périphrases avec sujet, verbe, complément… Donc ça donne :  Hotentottententententoonstellingsgebouwen : entraînez-vous ! C'est pas pire que les volcans islandais...

 



03/02/2017
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